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Chroniques à brac par

Un jour à l’internat militaire…..

jeudi 30 décembre 2010 - Commentaires : 2

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Un jour à l’internat militaire isérois dans lequel ma mère nous avait mises, je monte dans la chambre de ma grande-sœur. C’est un samedi après-midi, elle se prépare à sortir. Les lycéens sont autorisés à sortir. Je suis en cinquième et je dois rester là. Elle se maquille dans la salle de bain. Je joue un peu avec la ficelle du store en lui demandant comment c’est, le centre ville. Mes yeux parcourent les murs de la chambre. Près de la fenêtre, une feuille perforée à carreaux, un texte jauni par le soleil. C’est en anglais. Le titre de ce qui m’apparaît comme une chanson (rapport à la présence d’un possible refrain) est écrit en vert, jaune et rouge. Je lis: Jah work. Je questionne ma sœur. Elle me dit alors, telle Marie-Lou à Nana: non mais tu connais pas? C’est Ben Harper! Avec Nico on écoute que ça. Je dois donc comprendre: Nicolas Buffet, seconde 4, qui la tripote derrière le réfectoire écoute Ben Harper et ma sœur est une gourde. La mémétique des amours adolescents. Je lui dis que je ne connais pas. Elle me dit qu’elle veut bien me prêter un disque laser. Je le prends, je l’embrasse. Et je redescends au rez-de-chaussée, chez les enfants.

Je vous épargne le moment de la découverte, le choc, la frénésie, le gavage 24h/24h, l’achat de tous les albums, les éditions spéciales que j’importe des USA et du Japon, la traduction des paroles dans mon calepin à spirales, l’achat du T-shirt Ben Harper & The Innocent Criminals, le “Welcome to the Cruel World” écrit sur la couverture de mon agenda, “Fight for your Mind” écrit sur ma trousse en peau de mouton et ” The Will to Live” écrit au blanco sur mon Eastpack. J’ai la dévotion fanatique de la jeunesse. Les années ne l’atteignent pas.

Début 2000, je suis en troisième et l’incroyable est sur le point de se produire: Ben Harper est en concert à Grenoble le 29 mars. Je voudrais pouvoir modérer mes propos, m’imager telle une adolescente posée et placide, mais ce n’est pas le cas. Je pète littéralement un câble. J’informe ma sœur de cet évènement quasi religieux, elle me dit qu’elle sait, qu’une sortie pour les élèves du lycée est organisée. Je suis livide. Je fonce chez le Capitaine Roux, responsable de l’internat première Division, comprendre le collège. Le concert est un lundi soir, c’est déjà fortement compromis. J’insiste, suppliante, tel un Marvin Nash au bout du rouleau. Il me demande de laisser une feuille dans le hall de l’internat. Si l’évènement récolte plus de 30 inscrits, nous en reparlerons.

Je pars alors dans ce qui sera ma première campagne de communication. La feuille dans le hall est une affiche quasi publicitaire. J’y ai collé des images de Ben imprimées au CDI. Texte accrocheur. Un jour, deux jours… une semaine. Nous sommes trois inscrits avec mon petit ami et une camarade de chambre influençable. A cette époque là je gère le Point de Vente de l’internat. Lieux de rassemblement, de parties de baby-foot et de ventes de cannettes de Coca-Cola. En totale despote de 15 ans, j’assène du Ben Harper en boucle tous les mercredis après-midi à une poignée de skateurs squatteurs. Le nombre de convertis augmente, les noms s’inscrivent au stylo bille 4 couleurs. Début mars nous sommes une vingtaine. Je crois en ma chance… mais mon espoir décroit à mesure que les jours passent… et finit par mourir tout à fait, me laissant rageuse et dépitée. L’objet de mon désir est à portée de main et me voilà engluée par une masse de crétins boutonneux bouffeurs de Tryo et de Sinsemilia. Nous n’atteindrons jamais les 30 inscrits. J’enrage. Le Capitaine Roux refuse. L’affiche est détachée. J’insulte la moitié du collège. Je pense ne plus avoir beaucoup d’amis. La date approche et je ne suis plus que l’ombre de moi-même, à deux doigts de la grève de la faim. Fougue passionnée, déraisonnée et fulgurante de l’adolescence.

Le lundi 29 mars 2000 arrive. Cet internat est mon cachot, je suis sa prisonnière. Je pleure à chaudes larmes quand le bus de la seconde Division, en route pour le Summum de Grenoble quitte la cour de l’école. Je voudrais écrire Antigone c’est moi sur le mur du réfectoire. Je retourne dans ma chambre, la mort dans l’âme, l’injustice à la cheville. Vers 21h00, j’ai les yeux bouffis et mon nez coule. C’est alors que mon téléphone sonne. C’est ma sœur qui m’appelle du concert. Son ami Matthieu est un des détenteurs de l’historique forfait SFR Millémium et ma sœur m’explique en hurlant, que je vais l’avoir mon concert. Je comprends, par le bruit des frottements, qu’elle installe le téléphone dans la poche de sa veste. Au début c’est inaudible, je n’entends que des cris, pas de musique. Je voudrais que tout le monde ferme sa putain de gueule. Les cris deviennent hurlements. Ben Harper entre en scène. Mes larmes deviennent fleuve et mon cœur explose aux premières notes de Please Bleed. Je chante dans une bouillie de larmes et de morve. A l’heure du coucher j’y suis encore, alors je me glisse sous les couvertures avant le passage de l’éducatrice. Il fait chaud, mon oreille me brûle mais je ne raccroche pas. Plus l’ambiance monte, plus ma sœur danse et plus les frottements masquent la musique. Je suis soumise comme jamais aux mouvements du corps de ma sœur. Mon oreille s’est habituée, et même si je n’entends pas toutes les notes, je connais tout par cœur et je fais jouer la musique dans ma tête. J’aurai passé ainsi près de deux heures. C’est mon premier concert. Acoustique à chier, jeu de scène invisible… émotion inégalée.

@Yelling_

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