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Chroniques à brac par

The logical song

jeudi 27 janvier 2011 - Commentaire : 0

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Mon père, il n’a toujours écouté que du jazz, ou presque. Quand j’étais gamine, il me racontait ses années aux États-Unis, où il avait étudié le piano dans l’espoir de percer dans le jazz. Il me citait les noms des grands qu’il avait rencontré, comme Michel Petrucciani, ou d’autres dont j’ai oublié les noms. Il me parlait de ses amis, de son ex-femme, de sa maîtrise de l’anglais. Puis il me laissait regarder sa collection de vinyles et de CD, une de ses fiertés. Un peu plus de 1000 vinyles, près de 300 CD, essentiellement du jazz. Devant mes yeux, des noms obscurs, des photos un peu vieillottes, des titres en anglais. Count Basie. Thelonious Monk. Charlie Parker. Nat King Cole. Chet Baker. À chaque fois j’avais l’espoir de trouver quelque chose de nouveau, de connu, ou quelque chose que j’aimais. Il me faisait écouter son jazz. À l’époque, je trouvais ce genre de musique chiant. Moi, je préférais Dalida. Mais, dans cet amas de vinyles poussiéreux, on trouvait vraiment d’autres choses. Des choses plus accessibles pour moi. Des choses qu’on entendait à la radio. The Beatles. The Cure. Simple Minds. Jethro Tull… Supertramp.

J’aimais vraiment beaucoup Supertramp. J’aimais parce que ça ne ressemblait à rien d’autre. J’aimais parce que je ne comprenais qu’un mot sur deux. J’aimais, parce que Supertramp c’était la joie, c’était le rêve américain, c’était toujours la simplicité qui faisait mouche, c’était une audace, une fanfare déguisée, le souffle d’une explosion qui se résorbait. Je me rappelle ma frustration constante sur ”Dreamer”. Quelques petites notes qui me tenaient en haleine; j’attendais la jouissance finale, le feu d’artifice, qui finissait certes par arriver, mais qui n’était jamais assez intense. Alors je réécoutais, infatigable, espérant que la musique change ses notes pour moi. Je n’en avais jamais assez. J’aurais voulu que ”Goodbye Stranger” dure pour l’éternité. J’aurais voulu qu’un orchestre joue ”It’s Raining Again” en m’accompagnant à chacun de mes pas.

Et puis un jour il y a eu ”The Logical Song”.

Une intro différente des autres. Trop courte, presque mélancolique. Trois petits sons kitsch ajoutés aux claviers. Et puis la voix presque triste de Roger Hodgson. Une suite de mots incompréhensibles pour moi et mon jeune âge. La demi-jouissance lors de l’ajout de la batterie et surtout de la basse. Le refrain qui sonne comme une complainte, une supplication. Les brèves apparitions, frustrantes, de la guitare électrique. Et enfin, la totale jouissance, qui repose sur ce petit détail, là où les applaudissements se marient parfaitement avec la reprise du second couplet. Jouissance qui se prolonge avec les solos de saxophone et les petits ajouts de sons bizarres, tellement représentatifs de l’ambiance des 70’s.
Ce n’est que plus tard que je me suis intéressée à ce que racontait ”The Logical Song”. Ce jour-là, il m’aurait suffit d’aller sur Google pour ainsi perdre la magie de découvrir par moi-même le sens de ses paroles. Je ne l’ai pas fait. J’ai préféré regarder dehors, me laisser envahir par les mots, et pleurer. Non pas parce que les paroles me touchent personnellement, mais parce qu’elles nous concernent tous. À la première approche, c’est comme si le narrateur nous racontait son face-à-face avec une société qui paraît lointaine, irréelle. J’ai immédiatement pensé « dictature ». Mais je ne m’intéresse pas au vrai contexte, au sens réel que Supertramp a voulu donner à cette chanson. Je m’intéresse seulement à l’effet qu’elle a eu sur moi et qu’elle continue d’avoir, à l’interprétation que je lui ai donnée : c’est notre société qui y est dépeinte. Une société où, une fois adulte, il ne nous est plus possible de nous exprimer, où il ne nous reste que nos libres pensées, où nous jalousons nos enfants pour l’insouciance et le franc-parler qu’ils finiront par perdre en grandissant. Une société où, finalement, nous ne savons plus qui nous sommes, cachés derrière le masque de la morale et de la bienséance. Supertramp nous dit d’un air triste : « tu vois, c’est ça, grandir ». Le ton n’est pas joyeux dans cette chanson. Le ton est amer, vrai, cruel.

Une maîtrise de la technique, des petits effets sonores, des paroles toujours d’actualité… Pour moi, ”The Logical Song” est une formule mathématique. Tout y est précautionneusement ajouté, progressivement. Une formule mathématique qui aurait Pi comme résultat. Pi, parce que Pi en chiffres, est infini. Comme cette chanson, qui ne se termine jamais vraiment, le son du saxophone diminuant au fur et à mesure que le temps défile, et qu’on réécoute, inlassablement. Pi, parce qu’aucune formule mathématique ne pourrait avoir Pi comme résultat. Ou peut-être que si. Tout est possible, en mathématiques. Tout est possible avec Supertramp.

Angelixir

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