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Le meilleur des jours

mercredi 23 janvier 2013 - Commentaire : 0

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Dans la littérature, il y a deux sujets avec lesquels j’ai toujours un peu de mal : les biographies de « grands hommes », et celles plus personnelles, d’une connaissance de l’auteur. Dans les deux cas, je crains l’inexactitude, j’appréhende la prétention de l’auteur à avoir « compris » tout le personnage qu’il décrit comme s’il était cohérent et logique, chose que personne n’est au fond je crois, ou bien je le soupçonne de l’envelopper de sa subjectivité, de lui faire dire non ce qu’il disait mais ce que l’auteur aurait voulu qu’il dise, et enfin, d’en profiter pour se mettre en valeur.

C’est donc avec un peu de méfiance que j’ai acheté Le Meilleur des jours. Yassama Montazami, que je ne connaissais pas avant, est née à Téhéran en 1971 et vit en France depuis 1974 ; elle est docteur en psychologie, a enseigné à la Sorbonne et travaillé auprès de réfugiés politiques, pour finir par exercer en milieu hospitalier. Femme brillante donc, mais qui a une particularité, celle d’avoir grandi dans l’ombre d’un homme tout aussi fascinant : son père.

 

Le Meilleur des jours commence paradoxalement par la fin : la où tout roman donne naissance, insuffle la vie à des personnages, Montazami commence par la mort de Behrouz, son père donc. Tout le livre se présentera comme une sorte de processus de deuil, où l’écriture devient salvatrice en permettant à la fois d’extérioriser la douleur en mettant des mots dessus pour pouvoir la regarder en face, mais aussi d’en garder la mémoire, et de rendre immortel l’être perdu. Dans cet hommage touchant, on ne trouve rien de ce qui m’inquiétais au dessus. Behrouz n’est certes pas une grande célébrité, mais c’est un homme loin d’être banal. Né prématurément, condamné par tous les médecins et son entourage à part sa mère, il survit miraculeusement et reçoit alors son prénom signifiant en persan « le meilleur des jours ». Jeune, il quitte Téhéran pour poursuivre ses études. Communiste, il refuse de travailler pour gagner sa vie, et, entretenu par ses proches qui croient en lui, il passe sa vie à écrire sa thèse, qu’il ne finira jamais, sur Marx. Thèse quasi divine pour la petite Yassaman, car, selon son père, une fois finie toute l’injustice du monde pourra être corrigée. Intellectuel utopiste donc, il reste d’abord un homme au grand cœur, qui peut passer deux semaines au chevet d’un ami malade, ou faire les courses et les donner à un mendiant qui en a plus besoin que lui. Mais surtout, révolutionnaire exilé, il devient l’antichambre parisienne des évènements de 1979 lorsque l’Iran passe de la monarchie à la République islamiste, et accueille tous les réfugiés.

L’enfance de Yassaman Montazami est bien différente de celle de ses camarades. Une enfance que lui refuse même presque son père, qu’elle n’a pas le droit d’appeler papa, et qui s’adresse à elle comme une adulte. Une enfance peut-être aussi un peu perturbée par une vie de famille bancale, entre une mère amère qui n’aime pas son mari et souffre de ses folies, et un père qui fascine mais reste inatteignable. Pourtant pas de regrets chez Montazami. Elle accepte avec joie le milieu quelque peu magique dans lequel elle grandit, lisant tout son monde par la grille des inégalités sociales, et explosant de joie lorsqu’elle s’aperçoit qu’un de ses professeurs est « de gauche ». L’excentricité de son père, parfois dure à porter lorsqu’elle doit avouer aux autres qu’il est encore étudiant,  reste une source d’émerveillement avant toute chose, ses plaisanteries égaient sa vie.

 

C’est un premier roman touchant et brillant que nous offre Yassaman Montazami, un hommage vibrant et vrai, un regard bienveillant et tendre, certes nostalgique mais nécessaire, on le sent, pour réellement enterrer et conserver le souvenir d’un homme extraordinaire. Il y règne une atmosphère intime, comme si l’on se faisait conter sa vie dans un salon un peu étouffé, et ce sur fond d’un conflit traité d’une manière personnelle par des anecdotes, et donc, à mon sens, plus perçante que ce que j’avais pu lire avant.

 

« Parmi les dizaines de personnes que mes parents accueillirent au cours de toutes ces années, Shadi Khanoum fut l’une de celles qui demeurèrent le plus longtemps chez nous […] Un jour que, du temps du shah, elle avait été conviée chez ma grand-mère pour y prendre le thé, cette femme d’un colonel de l’armée impériale s’était mise à évoquer avec nostalgie le destin tragique de la princesse Soraya, deuxième épouse du shah, que celui-ci avait dû se résigner à répudier car elle ne pouvait lui donner d’héritier.
“Mais, chère madame, dit soudain mon père avec l’esprit provocateur qui le caractérisait, le plus tragique n’était pas qu’elle fût stérile, mais clitoridienne !
—   Comment cela, mon cher ? S’exclama l’honorable dame qui entendait maintenant ce mot pour la première fois. Clitoridienne, dites vous ?
—   Absolument ! maintint mon père avec solennité. Clitoridienne !
—   Ça alors ! reprit son interlocutrice. Mais en êtes vous bien sûr ? Ne serait-ce pas à quelque rumeur malveillante colportée par de mauvais sujets voulant salir la cour ?
—   Absolument pas ! lui retourna mon père. Je peux vous affirmer qu’elle l’était. Et pas qu’un peu, avec ça !
—   Mais c’est incroyable, ce que vous m’apprenez là ! s’écria Shadi Khanoum. Je n’aurais jamais pensé qu’elle se mêlât de politique. Le darbar était-il au courant ?

—   Evidemment ! poursuivit mon père, imperturbable, tandis que tous les convives baissaient la tête, partagés entre l’embarras et l’hilarité. Ce n’était un secret pour personne. C’est d’ailleurs ce qui a précipité sa perte… »

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