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Une femme avec personne dedans

vendredi 15 février 2013 - Commentaire : 0

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Une femme

Chloé Delaume. Femme étrange, aux allures de punk qui fait sa crise d’ado, toute de noire vêtue, et affichant des cercueils sur son site. Agée de 38 ans pour le moment. Chloé Delaume, je l’avais découverte il y a deux ans dans J’habite dans la télévision (fruit d’une expérience de 22 mois passés à regarder la télévision sans interruption). Plus qu’une découverte, c’était une épiphanie, une lecture époustouflante, vertigineuse, qui a radicalement et définitivement changé ma conception de la littérature. Au moment même où j’écris cet article, je dois faire preuve d’une attention toute particulière pour ne pas écrire comme elle, tant son influence est puissante, son style s’infiltre au plus profond du lecteur. Aussitôt après avoir fini J’habite dans la télévision, je me souviens avoir fait quelque chose que je n’avais jamais fait avant ni depuis : je m’étais emparée d’un stylo et, d’une traite, à chaud, lui avait écrit une lettre (que je n’ai jamais osé envoyer). Puis, le temps a passé, j’étais trop occupée pour vraiment lire, et j’avais enterré Chloé Delaume, après l’avoir quand même recommandée à presque tous mes proches avec ardeur. Je n’en gardais plus qu’un excellent souvenir. J’avais d’ailleurs offert mon exemplaire. Et l’autre jour, en trainant dans une libraire, je me suis décidée à le racheter. Il n’y était pas, mais j’en vis d’autres ; j’ignorais qu’elle avait tant écrit. J’attrapais Une femme avec personne dedans et commençais à parcourir les premières pages. Premières pages qui parlaient de son sentiment lorsqu’une de ses lectrices lui avait envoyé des mails en copiant sa façon d’écrire. Alors, forcément, je l’ai acheté.
Avant de pouvoir raconter son histoire, il me faut parler de Chloé Delaume.
Chloé Delaume se présente comme ça : « Je m’appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. Un être d’autofiction. Qui à maintes reprises engage son lecteur à s’écrire par lui-même, à donner à sa vie une forme inédite dont il est le héros. » ou encore : « Personnage de fiction qui s’écrira lui-même, le pacte était formel et je m’y suis tenu. Une identité autre, dire c’est faire autant qu’être. Fille d’un nénuphar blanc en autel magie noire, avoir foi dans le Verbe est un bon commencement. » (la suite ici). Évidemment, elle ne s’appelle pas Chloé Delaume mais Nathalie Dalain, ce qui, comme sa vie, ne lui convenait pas, donc elle l’a changé. Pour le reste, sa page wikipédia ou sa biographie personnelle sont bien remplies.

 

Une femme avec personne dedans cristallise les questions et les conséquences nées de cette autofictionalisation de l’auteur. Tout commence avec un coup de fil de la mère d’Isabelle Bordelin. Sa fille s’est suicidée, et sur son étagère trônaient les livres de Delaume. Elle lui adresse alors cette question, d’une extrême violence : « Pourquoi est-elle morte et pas vous ? » Car si Isabelle Bordelin lisait Delaume, c’était qu’elle s’identifiait à elle ; leur traumatisme d’enfant  comme de point de liaison entre ces inconnues (Chloé Delaume à vu son père tuer sa mère puis se suicider, Isabelle Bordelin fut victime d’inceste). S’identifier, entrer en communion avec un auteur est une chose, vouloir la remplacer, une autre. C’est pourtant ce qu’elle souhaite. Et c’est Chloé Delaume qui en est responsable. En se proclamant être d’autofiction, elle ouvre la porte à un éclatement du Moi tel que l’autre peut se l’approprier. Isabelle Bordelin envoie son manuscrit à Chloé Delaume, parle comme Chloé Delaume, veut à son tour être Chloé Delaume. Mais accablée par le scepticisme de Chloé qui la voit comme une sous copie, elle se donne la mort.

 

Pour Delaume c’est un bouleversement. Comment un étranger a-t-il pu vouloir investir sa vie jusqu’à décider de l’en expulser ? Qui est-elle, qu’a-t-elle fini par devenir ? Une femme, avec une personne dedans.
C’est la délimitation de ce corps, de cette personne, qu’interroge tout l’ouvrage. Des questions poussées, certes, à l’extrême, mais dans laquelle on ne manque pas de s’y retrouver.

Pour moi, cet ouvrage, à lire absolument, va bien plus loin que J’habite dans la télévision. Encore cette impression de vertige, mais toujours plus forte et déstabilisante, qu’encourage un style, comme je l’avais dit plus haut, hors norme et hors du commun, mêlant lyrisme vibrant et prosaïsme, en passant par un déploiement de mots complexes et surprenants. On adore ou on déteste, mais sa formidable force ne laisse jamais indifférent. C’est une expérience, à tenter.

 

 

« Je m’appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. Livre et vie s’entremêlent, mon Moi en trois parcelles, auteur, narrateur, héroïne. Je suis d’une trinité forcée de s’incarner, sous peine d’être expulsée par n’importe quel autrui. À cet instant j’affirme : j’écris ce que j’ai vu, ce qui est, ce qui doit arriver ensuite. J’écris et je m’écris, car je suis l’héroïne. Ainsi sera le pacte qui me lie avec l’ange tout autant qu’avec vous. »

 « Un accès de sororité, un désir impétueux de faire sa connaissance, persuadée que quelque part, il y a affinités. Elle n’a pas prêté garde à l’incongruité de son désir, elle qui jamais n’accorde de grâce aux inconnus. Une rencontre suspecte du point de vue de l’impulsion. Ses yeux, ensuite, ses yeux. Aucune mémoire ne flanche, la couleur des sorcières, jade et ambre un iris volé pierres d’autres terres. Son âme à son contact ne pouvait que s’immoler. Dans son crâne un bûcher, le cortex est en cendres. Ça lui fait tellement mal qu’elle oublie d’avoir peur. »

 

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