Sunday, October 24, 2021

Hommage à l’Afrique

«  Ce type est une victime. Le vrai tueur en série, dans ce pays, c’est le régime qui nous opprime depuis  plus d’un quart de siècle. Le vrai tueur en série, dans ce pays, ce sont ces politiciens qui confondent l’argent du contribuable avec leur portefeuille, ces pseudo opposants qui changent d’avis à tout moment… »

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Le soleil est brûlant, écrasant, étouffant. Ça parle fort tout autour, ça aime les commérages, les « palabres » à tout bout de champ, les intonations des voix font penser à des mélodies ensorcelantes. Parfois des rires éclatent, honnêtes et enfantins. La plage n’est jamais loin. Les filles sont belles, leurs courbes envoûtantes. On boit de la Castel ou de la Régab dans les maquis, aux premières notes de coupé-décalé les corps se balancent. Bienvenue à Libreville.

Une multitude de personnages, flics, civils et criminels, sont réunis autour de deux affaires dans la capitale du Gabon : La première, un braquage à main armée à la banque et la seconde, des meurtres par strangulation de prostituées  dont les corps sont retrouvés mutilés. « Le chasseur de lucioles », c’est du polar à l’africaine. Si on cherche du suspense, faudra repasser : ici on connaît les identités des criminels dès le début du livre. De surcroît, aucun personnage n’en constitue le héros, pas d’identification possible, pas d’appel à l’émotion et au pathos – et dans ce cas c’est tant mieux, seules des anecdotes de vie sont relatées. L’intérêt n’est de toute façon pas là : on trouvera par contre une critique acerbe de la société Gabonaise, concise et décrite avec un vocabulaire fleuri (de nombreux synonymes du mot « prostituée » par exemple : « Luciole », « Tuée-tuée »…).

Avec une police scientifique absente au Gabon,  on cherche le coupable comme on peut, en recoupant les infos de ses indics mais surtout grâce à son flair. Il n’y a ni bons, ni méchants, et c’est certainement pourquoi le personnage du héros ou même simplement du protagoniste n’est pas développé : ce sont seulement des types qui tentent de s’en sortir avec les moyens qui leurs sont donnés – en mettant parfois quelques biffetons dans leurs poches en passant. Outre la découverte d’un monde qui nous est parfois inconnu, la corruption, le SIDA qui ne recule pas dans ces contrées (un médecin m’a dit une fois, quand tu vas en boite, imagine que la moitié des gens a le SIDA…), des ethnies réunies par la force (le fameux découpage de l’Afrique au compas et à la règle) et qui créent des compétitions au sein de l’administration – par exemple, un Fang  haut placé fera tout pour que son ethnie soit le plus représentée possible autour de lui, les épurations sont fréquentes, on est Punu, par exemple, avant d’être gabonais, un peu comme les siciliens ne sont pas italiens – la beauté et la richesse de la langue, beaucoup plus imagée que le français de France, font de ce polar un petit bijou de savoir et de poésie.

Pour avoir passé un peu de temps au Gabon, je peux dire que la littérature n’était alors pas franchement présente, mais ça vient. A l’époque, en 2008, je ne trouvais à Libreville que le Centre Culturel Français pour me fournir, ainsi qu’une petite librairie française sans grand intérêt. Des auteurs africains, il y en a à la pelle, même si chez nous on les connaît assez peu : j’ai commencé mon initiation il y a longtemps grâce à un ami sénégalais qui m’a fait découvrir « les bouts de bois de Dieu » d’Ousmane Sembène (Sénégal), et je suis rapidement devenue avide de littérature africaine, régalée par les classiques « Une si longue lettre » de Mariama Bâ (Sénégal), « Allah n’est pas obligé » d’Ahmadou Kourouma (Côte-d’Ivoire) et autres « Amkoullel, l’enfant peul » d’Amadou Hampâté Bâ (Mali).

La littérature africaine est riche, foisonnante, mais le Gabon en restait un parent plus que pauvre, jusqu’à Janis Otsiemi,  né en 1976 à Franceville (Gabon) qui est auteur de plusieurs romans, poèmes et essais (il a même reçu en 2001 le Prix du Premier Roman Gabonais) et  désormais Secrétaire Général adjoint de l’Union des Écrivains Gabonais.

« Le chasseur de lucioles », nous éclaire sur tout un pan de la société gabonaise, agissant en véritable miroir. Nourris de gabonismes et d’africanismes (expressions du français parlées respectivement au Gabon et en Afrique), nous lecteurs français auront à cœur de rendre justice à l’Afrique qui nous connaît si bien et que nous connaissons si peu, en découvrant la richesse et le talent d’un continent si vaste et si foisonnant de diversités. C’est cadeau.

 

Titre : Le chasseur de lucioles

Auteur : Janis Otsiemi

Editeur : Jigal

ISBN : 9791092016000

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