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Chroniques à brac par

Aujourd’hui fut la déchirure.

mardi 18 mars 2014 - Commentaire : 0

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Par SandG_

ndlr : ce texte fait suite à 33

Aujourd’hui fut la déchirure.

Ça faisait quelques semaines que le pédiatre me mettait une gentille pression : elle grandit. Il lui faut des légumes.

Je reste interloquée, encore, qu’un autre que moi puisse savoir ce qu’il lui faut vraiment.

Arrogance maternelle ? Non, sérénité.

Mon fils a fait naître une mère-louve, inquiète, aux aguets du moindre changement, de la moindre respiration défaillante ou trop rapide, d’un ventre trop raide, d’une crispation dans le sourire.

Le protéger, sans cesse. Être pour lui l’arbre-racines, l’ombre, le repère.

Ma fille a dès le départ été sérénité.

J’avais une conscience certaine que je les aimerais différemment. Mes enfants ne m’appartiennent pas, ou sont si peu de moi.

Mon fils est mon lunaire, mon erratique petit double, sans cesse sur la brèche, gai et lumineux mais de la lumière de la nuit, ambigüe, toujours proche du point de rupture.

Ma fille est solaire, pépiante, douce. Elle est l’enfant parfaite, celle qui passe les nuits de suite, qu’on n’entend jamais pleurer. Ses yeux contiennent toute l’assurance du monde. Sereine.

Le prénom de mon fils, italien, volcan, le prédisposait peut-être à l’équilibre instable. Artiste.

Celui de ma fille, langueur slave et miracle espagnol, dit assez l’inouï qu’elle soit là.

Son second prénom est celui de deux personnes très fortes, chacune dans leur genre. Apaisantes.

Il n’est pas de hasard : ils sont le jour et la nuit, pourtant liés. Frère et sœur ont déjà leur langage, fait de sourires et de regards dont je suis exclue. Juste témoin.

Aujourd’hui fut la déchirure.

Je me relis, parler de la non-évidence du coup de foudre, de ma peur de ne pas la rencontrer : les circonstances ont fait que nous avons accouché ensemble. Nous deux. Sans présence masculine.

Quand on a perdu son cœur sur le monitoring, quand j’ai couru vers le bloc, je n’ai pas eu peur une seule seconde. Elle est née en une heure. Je ne me serais jamais cru capable de faire ça, seule, sans anesthésie, sans son père à mes côtés. Pour notre fils, son calme avait rassuré mes angoisses. Pour notre fille, il fallait que je trouve ça en moi. C’est elle qui m’a aidé. Elle à peine née, déjà lovée nue contre mon sein, tétant avec vigueur, puis s’endormant paisiblement pour neuf longues heures.

La sérénité.

Ma fille m’apprend tous les jours ce qu’est la signification de ce mot.

Être en paix, sentir les choses faciles.

Ma fille a fait naître une autre mère. En admiration totale et inconditionnelle, devant un être si tendre et doux.

Bien sûr, parce que c’était un choix, mon choix, je l’ai allaité. Je continue. Avec des moments plus compliqués, parce que fatigue, travail, sensation d’être seule à tout devoir accomplir, remplir. Mais si je suis parfaitement honnête, ça me convient. La toute-puissance de l’allaitement, qui fait que vous êtes totalement indispensable, surtout quand comme moi on ne veut pas se résoudre au tire-lait.

Aujourd’hui fut la déchirure.

Arriver à conceptualiser que ma fille a besoin d’autre chose que ce que moi je peux lui donner. Nidifier, profiter de la grossesse, être omnisciente, omnipotente. Puis prolonger ce lien via le sein. Les regards, d’abord. Puis doucement, elle grandissant: sa petite, si petite main sur ma peau, sa joue rebondie contre l’aréole. Oui, il y a une forme de contentement narcissique à être la seule source de nourriture, à voir qu’un enfant est né de vous, et grandit exclusivement grâce à vous. Mais les signes sont là, elle est curieuse, vive, ouverte au monde. Accepter de lâcher du lest et de laisser à d’autres le pouvoir de la nourrir. Accepter de perdre le contrôle, un peu.

Elle a grandi si vite : six mois dans un peu plus d’une semaine et je n’ai rien vu venir. Sans doute, j’aurais d’autres étapes, aussi difficiles à passer. Aussi compliquées. Ce genre de stades où l’on sent que notre enfant s’échappe un peu, devient indépendant de nous. Jusqu’au moment, lointain encore, où rester ne sera plus une question de survie mais de choix.

Qu’est-ce qu’on peut investir dans une purée de légumes, bon sang ! Pour mon fils, j’étais heureuse qu’il découvre, qu’il goûte, qu’il aime. J’ai beaucoup plus de mal avec ma fille.

Aujourd’hui fut la déchirure nécessaire.

Elle a aimé, elle souriait, elle était heureuse. Et moi, à travers mes larmes, je me sentais bien con : oui, il faudra renoncer à être son Unique. Il va falloir accepter de descendre du mont Olympe, de redevenir faillible, faible. De ne pas pouvoir tout faire, tout donner.

C’est horrible quand on y pense : la maternité nous balance nos plus belles névroses sans arrêt dans la tronche et vas-y pour t’arranger avec ça. Se rendre indispensable pour ne plus être abandonnée, jamais. Se faire aimer de sa fille pour enfin résoudre ce satané problème mère-fille qui ne saute pas de générations.

J’aime mes deux enfants, d’une force égale. De façon cependant complètement différente : mon fils est tout autant exaspérant qu’attendrissant, ma fille est un rai de soleil sur les pierres, une goutte de pluie tombant sur un toit, un petit bonheur permanent et certain.

Aujourd’hui fut la déchirure nécessaire.

Abandonner une tétée, c’est lui permettre de faire un pas de plus. De grandir.

Avec toujours la question en suspens : est-ce le bon moment ? Si j’étais trop tôt ? Ou trop tard ?

De toutes façons, je crois que j’ai appris une chose avec mes enfants.

Quelle que soit la décision que l’on prend, il y aura toujours quelqu’un pour vous dire que c’est la mauvaise.

On aura toujours l’immense culpabilité, de faire trop, ou pas assez.

De s’inquiéter, de ne pas s’inquiéter.

D’aller toutes les nuits vérifier les respirations de bébé, ou de ne pas le faire, et de culpabiliser.

Aujourd’hui fut la déchirure, mais ma fille est Sérénité.

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