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WHISKY OR NOT WHISKY #15 / LE REDOUTABLE

lundi 5 février 2018 - Commentaire : 0

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Au delà d’être un film autobiographique sur la vie et l’œuvre de Jean Luc Godard, Le Redoutable – nominé dans plusieurs catégories aux Césars 2018 – nous dépeint la personnalité misogyne de l’artiste. Écrit, co-produit et réalisé par Michel Hazanavicius, le long métrage se focalise sur le caractère proche du “pervers narcissique” que Godard entretenait dans sa vie de couple avec Anne Wiazemsky. La narration est explicite, et cela au détriment du débat sur le sens révolutionnaire du cinéma de la Nouvelle Vague. Tel un whisky sec qui vous racle la gorge en cette période hivernale, le sujet est brûlant en pleine période post-Weinstein qui voit s’affronter les partisans du “#meetoo” contre les féministes réactionnaires.

Adapté du roman Un an après écrit par Anne Wiazemsky elle-même, Le Redoutable commence alors que Jean Luc Godard (interprété par Louis Garrel) vient de sortir La Chinoise, dont l’accueil – tant par les critiques comme par les spectateurs – reste mitigé. L’artiste doute de ses capacités, tandis que la colère de Mai 68 commence à gronder. Fidèle partisan d’une “révolution permanente” qui doit notamment passer par le cinéma, Jean Luc Godard est au coeur des AG étudiantes et des manifestations de l’époque.

Cependant, le cinéaste fait cavalier seul, et son point de vue ne rencontre pas l’adhésion du plus grand nombre. Pire, il est vu comme un réalisateur intellectuel issu des classes dominantes, et ses prises de position parfois ambigües le font passer pour un révolutionnaire maoïste et autocrate.

Pendant près de deux heures, Jean Luc Godard fait subir ses sautes d’humeur, ses échecs comme ses opinions radicales à sa muse Anne (interprétée par Stacy Martin). Il s’isole peu à peu en ne faisant aucun compromis avec ses amis, tant sur ses tournages comme lors de débats : celui qui revendique l’autogestion collective et la collégialité (via le collectif “Dziga Vertov”) finit petit à petit par devenir un “redoutable” dictateur des plateaux, ce qui conduit à la séparation avec son épouse Anne. Dans le champ du cinéma, Jean Luc Godard se met à renier ses propres créations telles que Pierrot le Fou ou encore A Bout de Souffle. Tout est médiocre et convenu selon lui, de Renoir à Bertolucci, en passant par Murnau ou bien Fritz Lang.

Au delà de son intransigeance dans le domaine du Septième Art, Jean Luc Godard est effectivement un cinéaste égocentrique, capricieux et misogyne. Doté d’un narcissisme abject, le réalisateur passe ici pour un grand dépressif qui enferme peu à peu Anne Wiazemsky dans une intimité qu’il ne partage pas. Tout doit être relié à lui dans l’intimité du couple, jusqu’au choix des films dans lesquels Anne doit tourner ou ne pas tourner.

Littéralement, Louis Garrel interprète avec brio un Godard macho, jaloux et imbu de sa propre personne ; allant même jusqu’à imposer à Anne son “devoir” d’épouse qui passe par son soutien inconditionnel dans les nombreuses déconvenues du cinéaste.

D’une certaine manière, Le Redoutable plante implicitement un débat qui fait écho à notre actualité : peut-on cautionner le machisme et la misogynie derrière le talent et la créativité de nos grands artistes ? Doit-on séparer l’œuvre de son créateur ? En pleine période de dénonciations en lien avec les agressions sexuelles et psychologiques faites aux femmes, le “hashtag” meetoo s’est peu à peu invité dans le champ culturel et artistique.

LE REDOUTABLE

Dans un article paru sur le site du Monde le week-end dernier, l’historien de l’art Thomas Schlesser rappelle que “Caravage était un criminel, et Degas un mysanthrope exécrable”. Il précise : “Dans cette perspective, quelle “police” décrètera qui a droit d’être exposé au Louvre ou non ?”.

Dans le cas de Jean Luc Godard, je choisirais le camp de l’œuvre qui doit prédominer sur la personnalité de l’artiste. De la même manière, il ne me semble pas juste que le “#meetoo” prenne une place trop importante dans le débat auquel le mouvement s’est lui-même invité. Avec toute la gravité et l’importance que ce buzz médiatique véhicule (en libérant la parole des femmes trop souvent bafouée), “#balancetonporc” doit se dissocier des œuvres politiques et de leurs créateurs. Cette vague féministe, bien que nécessaire pour améliorer l’égalité des sexes, n’a pas à censurer le milieu de l’art.

De récentes accusations font passer certains acteurs ou réalisateurs masculins du rang de génie au rang de “pervers sexuel”. Par exemple, quid de ces milliers de femmes qui ont toujours apprécié les comédies romantiques de Woody Allen ? Quid du talent d’actoring de Kevin Spacey dont tout le monde a salué la performance dans Usual Suspects ? A ce rythme-là, Dali pourrait être censuré pour avoir “emprisonné” Gala dans ses peintures durant toute une vie d’artiste. Pire encore : nous devrions censurer l’Origine du monde de Gustave Courbet parce qu’il représente une vision masculine, naturaliste et dégradante du sexe féminin ? Le débat va beaucoup trop loin à mon sens.

LE REDOUTABLEC’est pourquoi je retiendrais tout d’abord du film Le Redoutable qu’il est une très bonne comédie. Le long métrage est truffé de clins d’œil, et il n’a de cesse de rendre hommage au regard novateur de Jean Luc Godard. Dans les cartons écrits littéraires, le chapitrage romanesque et les choix de cadrage (comme de mise en scène), tout nous fait penser à Godard dans Le Redoutable.

 

 

Je retiens également que ce 35 mm peut se lire sous un angle de lecture différent derrière le portrait pas franchement glorieux qui est dépeint du réalisateur.

Jean Luc Godard est un génie du cinéma avant d’être misogyne. Par son refus de “divertir” le public pour mieux le bousculer en réveillant son esprit critique. Demeurant comme un pilier intellectuel de la Nouvelle Vague, Jean Luc Godard a toujours refusé “l’industrie de divertissement” des grands studios capitalistes. Son engagement politique sans précédent a permis au Septième Art de basculer dans un tout autre sens éthique et important : en tant qu’objet artistique, le cinéma doit savoir rendre compte de la société et d’une réalité froide. Il ne doit pas simplement faire rire.

 

En brisant avec les codes classiques d’un genre narratif établi, Jean Luc Godard a révolutionné la manière même de faire des films. Et, si certes son œuvre reste intellectuelle et expérimentale, elle a posé à tout jamais les “bases” d’un nouveau cinéma moderne qui rejette en bloc l’entertainment et la société de consommation. Nous nous souviendrons pour toujours de ce long travelling sur la mer qui clôture Le Mépris, accompagné par la voix-off de Michel Piccoli et la bande originale de Georges Delerue. Sans Godard, Tarantino ou encore Scorcese n’auraient jamais fait de cinéma. Tous nos grands réalisateurs ne salueront jamais assez le talent visionnaire d’un homme de lettres et du poète qui faisaient également partie de la personnalité de Jean Luc Godard.

J.M

 

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