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Trio de têtes – Chapitre I

vendredi 27 mars 2020 - Commentaire : 0

Accueil » Trio de têtes – Chapitre I

Ella,

par Miss Augine.

Je me réveille en sursaut et me dresse assise le souffle haletant. Comme par réflexe je tends le bras pour vérifier si elle est toujours là. Je la sens sous ma main. Elle est près de moi, elle n’a pas bougé. Soulagée je me rallonge un peu. Ici rien ne peut nous arriver pour l’instant, mais ça ne durera pas. Je fixe le plafond comme pour y chercher un peu de réconfort. Comment suis-je arrivée jusque là ? Moi la fille sans histoire, moi la fille qu’on remarque à peine ? Celle sur qui personne n’aurait parié et pourtant. Dehors il n’y aucun bruit. Je crois que c’est ça qui me manque le plus : Le bruit. Rien n’est plus angoissant que le silence, rien n’est plus assourdissant que le silence. Seul le son de ma respiration habite la pièce. Je me sens tellement seule. Je tends encore une fois la main. Elle est toujours là. La sentir me redonne un peu d’espoir même si je ne suis pas sûre de pouvoir l’emmener jusqu’au bout. Il est temps de se lever à présent. 
Je glisse du lit sur le carrelage froid et enfile mes chaussures encore humide de la veille. Ce sont les seuls moments qui vaillent la peine de sortir, quand il pleut. L’eau de pluie est la moins risquée. Hier il y a eu beaucoup de pluie, et même de l’orage. Dire que j’en avais peur avant. Aujourd’hui le tonnerre est l’une des plus belle chose que je peux entendre. Je quitte la pièce sur la pointe des pieds. Personne ne peut m’entendre mais c’est devenu une habitude. Avant de traverser le couloirs je remonte mon écharpe sur mon nez. Je ne m’habituerai jamais à l’odeur mais c’est le revers de la médaille alors je prends sur moi. Plus quelques mètres avant de rejoindre le réfectoire, j’enjambe les tissus sur le sol avec agilité. Devant moi s’ouvre la grande salle vide, les chaises sont alignées, les tables propres, comme s’ils allaient tous arriver. Mais personne n’arrivera, je le sais. Je longe le mur pour rejoindre la cuisine, mon trésor. J’ai encore de quoi me nourrir pour plusieurs mois. J’attrappe une barre de céréales et une de ces boissons bleues énergisantes. C’est fou ce qu’on peut trouver dans une salle de garde. C’est aussi là que j’ai trouvé mon écharpe, mes chaussures et surtout ce couteau suisse, qui m’a sauvé dans bien des situation. Je m’installe sur une chaise face à la fenêtre pour manger. Le ciel est blanc, froid. Et toujours ce silence. C’est amusant quand on y pense de se retrouver là. Seule. Dire qu’il y a quelques mois tout le monde se précipitait ici alors qu’aujourd’hui personne n’ose y venir. Personne sauf moi.
Mon repas terminé je remonte à ma chambre. J’ai toujours l’angoisse de la retrouver vide, alors je presse un peu le pas, je crois entendre un bruit, j’accélère. Dans mon élan mon pied s’embroche, je tombe au sol, mon écharpe glisse de mon nez. L’odeur est infecte. Je sens la nausée montée. Je me force à ne pas regarder sur quoi mon pied a buté. Je me relève précipitamment et cours jusque dans la chambre. Elle est toujours là. Elle n’a pas bougé. Mais ce bruit que j’ai entendu ? Etait-ce réel ? Je tends l’oreille mais ma respiration est tellement forte que je n’arrive pas à écouter. J’essaye de me calmer. Qui oserait venir ici ?
Je me calme et attend. Rien. Une heure. Toujours rien. J’ai dû rêver. J’ai souvent l’impression de voir ou entendre des choses ces derniers temps. Je dois développer le syndrome de Robinson à force d’être seule. Enfin seule. Pas vraiment. Elle est là, elle.
Je m’assois sur le lit et la porte contre moi. Je suis parcouru d’un frisson. Sans elle je ne survivrai pas. Lentement mes doigts la caresse. Son doux son commence à raisonner. Perdues dans ses notes je m’évade, ma voix se mêle à la sienne et pendant plusieurs heures nous nous envolons ensemble, loin de la noirceur de ce monde. Il fait nuit. Mes yeux ne perçoivent plus les cordes, je dois me résoudre à la laisser. Je m’allonge près d’elle comme apaisée. Notre mélodie résonne encore dans mes oreilles. Doucement je me sens glisser vers le sommeil quand soudain, un bruit. J’ouvre les yeux. Est-ce encore une de mes hallucinations ? Je me redresse doucement et m’approche de la porte. Cette fois j’entends distinctement un claquement au loin. Mon corps se raidit. Je retiens mon souffle. Ce sont des pas, j’entends distinctement des pas. Mon coeur va exploser. Comment est-ce possible? Personne n’ose venir ici. Personne sauf moi.

Lucy,

par L’Homme des Cavernes.

C’est probablement le pire moment pour fuir, mais je n’en peux plus… Je suis fatiguée de compter mes bleus. Quand ils n’étaient qu’au cœur, ça passait encore, mais cela fait trop longtemps qu’ils colonisent mon corps. Il y a 14 ans, presque jour pour jour, que Nicolas est venu me chercher dans la fromagerie de mes parents, où je travaillais l’été, plus par souci d’épauler ma mère au comptoir que pour gagner de l’argent de poche. J’avais 18 ans et étais destinée à reprendre l’affaire familiale aux côtés de mon frère quand il est venu acheter du fromage. C’était un week-end prolongé de mai, il était sorti de sa capitale natale avec ses potes pour venir s’aérer chez « les paysans », comme il appelle encore aujourd’hui toutes les personnes habitants à plus de 15 minutes de Paris. Il avait 10 ans de plus que moi, ce qui ne l’a pas empêché de me demander mon prénom avant même de répondre à mon bonjour. « Je m’appelle Lucy » lui ai-je répondu timidement. J’ai su dès cet instant, plongée dans ces yeux, qu’il ferait de moi ce qu’il voudrait.

Malgré les protestations maternelles et les menaces paternelles, je suis allée le rejoindre moins d’un an plus tard. J’étais sa Belle des champs, il était mon Prince charmant. Avec une carrière déjà bien avancée dans le milieu de la finance, il travaillait dur, tout en sachant se garder du temps pour moi. Son aisance financière me permit de faire des études d’Art, le dessin et la peinture étant mes passions depuis que je sus tenir un crayon dans mes mains. A l’époque, nous vivions nos plus belles années ensemble. Certes il usait parfois de drogues et d’alcools pour tenir le rythme effréné de son job, mais en abusait rarement. Le dimanche était son seul jour off et il n’avait de cesse de me faire plaisir, de me surprendre et de m’aimer. Je réussissais dans mes études, il réussissait dans son boulot, le tableau était idyllique. Après trois années de vie commune, quelques ombres apparurent toutefois. D’abord, je n’arrivais pas à tomber enceinte, malgré notre désir commun d’avoir un enfant. Ensuite, son mépris pour mon milieu d’origine, et pour être tout à fait honnête, mon amour pour ma nouvelle vie, m’éloignaient de mes parents, qui finirent par m’en vouloir beaucoup. Pour mon père, j’étais sortie de sa vie en tombant amoureuse d’un gars de la ville, et surtout en reniant mon passé. Ma mère continuait encore à m’envoyer quelques messages et à prendre de mes nouvelles de temps à autres, et ce malgré le fait que j’oubliais systématiquement son anniversaire. Et cela ne s’arrangea pas quand Nicolas eut sa promotion pour intégrer une banque londonienne, en plein cœur de la City. Notre vie devint encore plus riche, tant au niveau du solde de son compte en banque qu’à celui de ma culture. Paris était mon rêve, Londres devint mon Paradis. Enfin au début…

C’est la crise des subprimes qui a allumé la mèche de la bombe à retardement. Licenciement, dépression, alcoolisme… De colérique, Nicolas est devenu violent. Une première fois, celle qu’on pardonne, après tout chacun a le droit à l’erreur. Puis une deuxième, mais il était ivre mort, ce n’était pas lui, il faut le comprendre. Jusqu’à ce que cela devienne un rituel, une avalanche de coups rythmée par ces cris et par mes larmes. Je sais qu’il m’aimait malgré tout, jusqu’à être capable de me tuer. Je l’aimais aussi d’ailleurs, au point de vouloir lui survivre.

Alors ce matin, j’ai mis 5 barrettes de Lexomil dans sa bouteille de Jack Daniel’s. Comme d’habitude, il l’a finie avant midi. Mais cette fois, il s’est endormi avant de manger. J’ai bouclé une petite valise, pris un billet pour le dernier Eurostar en circulation, direction Paris. Me voici, assise dans le train, tremblante de la tête aux pieds, le pire derrière moi certes, mais un avenir incertain devant. Ne pouvant plus compter sur mes parents, je rejoins ma destinée et fuis mon histoire cabossée, au moment où celle de l’humanité semble se terminer. Ce n’est vraiment pas le bon moment, mais je n’ai plus le choix.

Lilith,

par Lancenoire.

Saloperie de sacristain vérolé! Encore un matin à dyskinésies de vieillard imbibé : je tremble de tout mon corps comme ces fous qui se baignent à la plage au nouvel an.

Lilichou dort encore, je m’arrange toujours pour être debout avant elle. J’ai échangé au marché mes dernières perles de Coltrane pour 6 bouteilles de Smirnoff. L’avantage de la région parisienne, c’est le troc. Et je ferais n’importe quoi pour terminer la promesse que j’ai faite à mon cœur, quand elle s’est éteinte dans mes bras…

Après avoir tant bien que mal ouvert les rideaux, par la fenêtre de notre vieil appartement, je m’aperçois que la nature reprend de plus en plus ses droits. Les herbes poussent sous le béton. Le soleil se lève victorieux et immuable, le ciel se dégrade du cyan au poussin. Je quitte la couverture que j’avais sur ma vieille carne. Le rite habituel matinal. Je verse la moitié d’une bouteille dans un gobelet carton à paille… Encore un objet oublié par le temps qui a su se montrer obligatoire à mon état de marche. J’essaie par 4 ou 5 fois d’insérer la paille dans ma bouche, un exercice de style que je n’ai vraiment jamais réussi, puisque sans la nécessité de contrôler mes gestes, je n’aurais jamais eu l’idée d’utiliser ce souvenir d’un MacDo qui avait offert un jeu pour Lili. Elle avait voulu le garder, car les vignettes gagnantes y étaient collées, et ce même lorsque sa mère avait voulu le jeter. C’était sûrement une bonne intuition de sa part, ou ma nostalgie maladive qui s’exprimait grâce à elle. Le jeu Happy Meal a été jeté, mais le gobelet est resté.

Aujourd’hui, je l’apprécie à sa juste valeur quand mes lèvres touchent l’embout de la paille et que j’en aspire le contenu en 3 rasades. L’eau de la vie, alcool de patate, infiltre mon corps et je sens la chaleur de l’éthanol raviver mon âme. Je tousse à la limite du vomissement, ça réveille malheureusement toujours un peu Lilith… Je nettoie le gobelet et le remet sur une étagère de la cuisine, où il est toujours resté. Je suis redevenu stable. Revenu au salon, je le scrute en détail, il est dédié à ma fille ; depuis l’absence de sa mère, rien n’a changé.

Seuls certains jeux d’la p’tite prennent plus de poussière, mon cœur, tu as toujours été plus douée pour la propreté que moi. J’étais pas prêt quand tu es partie, mon cœur. Tu m’avais parlé de ton agonie, de ta renaissance, d’immuno-supression et de médicaments journaliers. J’étais surpris et attaché à tes cicatrices, mon cœur. Tu étais la plus belle chose qu’il m’ait été donné de voir et je t’avais accepté comme telle. Et devant autant d’impossibilités de vie, un miracle arriva : tu m’as donné une fille, mon cœur. J’étais alors devenu un Titan. Téméraire et décidé, prêt à affronter Jupiter et les siens. Brisant mes chaînes pour revenir au firmament de cette bouffonnerie sociale… Or, je savais bien que ces états de grâce sont de courte durée. Quand tu es partie, mon cœur, j’ai cessé de me battre. Tes dernières paroles avaient été pour Lili et je t’avais promis de la sauvegarder coûte que coûte. J’ai voulu anesthésier la douleur de ta perte à grands coups de médocs, c’était ce qui avait plus de naturel et de facile; mais l’effondrement de notre cher pays de cocagne était en marche. J’avais plus de facilité à trouver du Cognac que du Diazepam, malgré mes prescriptions. Et j’avais besoin de me sentir plus léger pour m’occuper de Lilith, mon cœur. Je prenais soin d’elle et, durant mes moments d’ivresse, j’étais joyeux d’avoir un enfant de toi, qui te ressemble tellement dans son caractère et ses gestes, mon cœur. Ces contingences entraînant de néfastes conséquences, j’étais tombé dans le terrier du lapin et le chapelier fou ne me laissait plus en sortir… Sauf pour me procurer de la tise, mon cœur.

Jusqu’à ce triste aujourd’hui ensoleillé : c’est bientôt la fin. Mon corps me lâche. Mes quintes de toux se finissent irrémédiablement en crachats de sang. J’entends beaucoup de rumeurs du peu de voisins qu’il me reste… Et toujours les mêmes messages télévisés de notre divinité étatique déchue, cette Marianne bleu blanc rouge qui m’hypnotise lorsque l’un des ses blafards raconte inlassablement le même message. Venir à Paris, s’y rendre pour survivre, pour y trouver refuge, y être pris en charge. Je m’attarde sur ce bleu roi et ce rouge vermillon, couleurs de Paris, aux milles souvenances flétries… Et j’espère sincèrement que c’est pas du pipeau.

Reste à savoir quand est le prochain RER journalier pour Paname. Je prends ma douche, me rase, mets le costume le moins froissé pour entamer la journée. L’eau bout pour le thé et je prépare des tartines de confiture aux framboises – celle que l’on utilise uniquement le dimanche.

J’entends alors le bruit de ses jolis petons s’approcher de moi. Je l’aperçois se cachant derrière la porte. J’entends ses gloussements. Elle ne sort juste que la tête. Je me régale de ses grands yeux noisettes et de son sourire sans conditions.

“- Papa, tu as mis un joli costume?

– Oui, mon cœur, on va faire une balade aujourd’hui.”

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