Friday, October 22, 2021

Histoire d’un tube #3 : « Come As You Are »

Le 5 avril 1994, Kurt Cobain retourne son fusil Remington M11 face à lui, enfonce le plus profondément possible le canon dans sa bouche et se fait sauter le caisson. Il met ainsi fin à 7 années d’ascension fulgurante du petit groupe originaire d’Aberdeen (Etat de Washington) devenu mythique : Nirvana. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de croiser de jeunes gens nés 10 ans après la mort de Cobain, arborant fièrement un t-shirt du plus grunge des crews. Pour ce troisième numéro d’Histoire d’un tube, j’ai choisi de vous parler du titre qui me semble être le plus emblématique de cette courte mais riche carrière : Come as you are.

Kurt Cobain

Come as you are – as you were – as I want you to be

Nous sommes au printemps 1991, à Seattle, dans la bureau/studio/bordel de la maison de Courtney Love et Kurt Cobain. Ce dernier est assis par terre avec sa guitare sèche. Il essaie d’améliorer la mélodie qui l’obsède pour mettre en musique un texte extirpé d’un de ses cahiers. Mais il doit souvent s’arrêter, poser son instrument et se mettre en boule, comme en position fœtale, pour tenter de calmer ses atroces douleurs à l’estomac. À l’époque, aucun médecin ne réussit à trouver le mal dont il souffre, ni même à le soulager. Alors Cobain use d’une drôle d’automédication : l’héroïne en intraveineuse. Celle-ci a le triple avantage de calmer ses souffrances, de lui permettre de s’évader de sa réalité qui l’angoisse et le déprime, et de le rendre délicieusement créatif.

Come as you are
Extrait du Journal de Kurt Cobain édité chez Oh ! Editions

C’est donc entre deux crises de manque et d’affliction que naît Come as you are, deuxième single de l’album Nevermind, avec son riff de guitare si entêtant. Riff sur lequel va tomber Jaz Coleman, le leader du groupe Killing Joke. Il reconnait immédiatement la partition de son titre Eighties paru en 1984. Il accuse donc publiquement Nirvana de plagiat, ce qui fera naitre un début de polémique. Cobain y répond maladroitement en arguant qu’il s’agit d’une mélodie très simple et qu’il ne connait même pas le groupe en question. Cet argument se révèle être un mensonge éhonté puisqu’il existe une carte de vœux de Noël envoyée par Nirvana à Killing Joke… Si la défense de Kurt Cobain laisse à désirer, je ne pense pas pour autant qu’il soit vraiment fautif. En effet, il passe la plupart de son temps défoncé et il y a fort à parier que si plagiat il y a, il est bien involontaire. Quel artiste peut se targuer de ne pas être inspiré par d’autres artistes reconnus avant lui ?

Take your time – hurry up – choice is yours – don’t be late

Quoi qu’il en soit, Come as you are connait un succès retentissant. C’est le titre le plus calme de l’album, celui qui sera choisi pour être diffusé sur les ondes des radios mainstream. Au contraire, Smells Like Teen Spirit, le premier single, inondera les stations plus underground des amateurs de rock alternatif. Le texte également est moins cru que le reste des chansons présentes sur Nevermind. Comme souvent avec Cobain, le sens des paroles n’est pas très clair. Ici, elles sont même parsemées de contradictions et d’images métaphoriques ambiguës. Officiellement, c’est un morceau qui évoque l’idée que la société force les individus à paraitre et à agir contre leur nature profonde. Toutefois, il est probable que Cobain fasse une référence peu discrète à l’héroïne en parlant de boue (mud) dont la drogue circulant à Seattle à l’époque a l’aspect. De même, No I don’t have a gun que répète le chanteur est un indice, puisque les seringues sont parfois surnommées gun par leurs utilisateurs outre-Atlantique.

Aberdeen

Lors de l’enregistrement des voix, trois prises seulement ont été nécessaires. Et la plupart des pistes choisies proviennent de la première prise. Il est d’ailleurs amusant de souligner qu’au moment de doubler la partie vocale, Kurt Cobain s’est trompé et a entonné trop tôt le vers No I don’t have a gun, juste après son solo de guitare. Du coup celui-ci chevauche la quatrième répétition du mot Memoria, et c’est pourtant cette version accidentelle qui a été retenue. Si le diable est dans les détails, je pense que le génie s’y trouve aussi. Car si le succès du titre ne provient évidemment pas de ce moment fortuit, je suis persuadé qu’il y contribue.

And I swear that I don’t have a gun

Come as you are est donc un morceau phare de l’album Nevermind, lequel fera connaitre Nirvana au-delà de ses frontières. Il est régulièrement cité au sommet des listes des meilleurs albums de tous les temps. 27 ans après le suicide de Kurt Cobain, le groupe reste mythique aux yeux des mélomanes aux vestes en laine et à l’haleine houblonnée. Les reprises du titre qui nous intéresse aujourd’hui sont évidemment nombreuses et pas toujours très heureuses, comme j’ai pu le constater lors de mes recherches pour cet article. Cependant, je suis tombé sur une pépite et je tiens absolument à vous la faire partager. La fondation Playing For Change, que je vous invite vivement à découvrir, a réuni 16 musiciens du monde entier pour interpréter Come as you are sur tous les continents. C’est juste sublime et je suis persuadé que, quelque part, un joli garçon aux yeux bleus et aux cheveux longs, libéré de ses fantômes, regarde cela avec un sourire malicieux et une timide fierté.

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