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Bol de riz

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Cela fait vingt-deux ans que je suis née, bientôt vingt-trois. J’ai décidé aujourd’hui de prendre mon clavier à dix doigts et de coucher un peu des trucs que j’avais sur le coeur, parce que vous savez, ça pèse lourd à force.

Enfant adoptée, j’ai grandi à la campagne. Genre grand village ou petite ville, peu importe, moins de 10000 habitants, et bien sûr, pas de rebeu, de blacks ou d’asiats à l’horizon. J’ai fait ma scolarité dans une petite primaire, un petit collège, et je suis allée à la ville (Saint-Etienne, n’exagérons rien).

Les quinze premières années de ma vie ont été dures. Je n’avais pas une vie de famille facile, et l’école n’arrangeait rien. J’étais douée mais flemmarde (déjà!), attentive mais insolente, au dernier rang mais avec des seize. J’ai gagné des concours, été déléguée, j’étais presque un chien de pedigree.

Je n’ai pas encore abordé le coeur du sujet parce qu’y repenser me fait encore du mal, et ce, plus de dix ans après. Mais c’est bien connu que les enfants sont méchants. Avez-vous des enfants ? Des cousins, petits cousins, nièces, neveux ? Pensez à eux lorsque vous lirez les prochaines lignes.

Je me souviens des remarques systématiques en primaire, au collège. Des « chinetok », « chinoise », « tes parents c’est pas les vrais » (sans dec). Je me souviens de ma mère qui me racontait que mon frère, tout aussi asiatique que moi, dix ans plus tôt, s’était retrouvé debout sur une table de classe, parce que la maîtresse voulait « montrer qu’il était différent ». Je n’ai jamais souhaité en parler avec lui parce que… parce qu’on n’oublie jamais ce genre de choses.

Il y avait une famille d’asiatiques, dont trois des enfants étaient dans le même établissement que moi. Ils étaient Cambodgiens. Autrement dit, AUCUNE caractéristique similaire avec moi, qui suis Coréenne. Mais automatiquement, ils étaient tous mes frères.

Je me souviens de choses plus graves, « rentre chez toi », « laisse-moi toucher tes paupières, ça a l’air marrant ! », et j’ai même eu droit au remix des Démons de minuit en « chinetoks » de minuit… Vous souriez peut-être, j’en ai fait de même, et pourtant, je vous assure que ça laisse des traces.

Le lycée arrive, j’ai fait de cette différence une force. J’étais dans un lycée de ville, avec plein de gens différents; alors la mienne, je l’avais un peu oubliée. Je me disais « T’façon j’suis la seule asiatique, les gens vont me remarquer, ils ne peuvent pas m’oublier avec mes yeux bridés ». J’appliquais à moi-même une sorte de discrimination positive, j’avais cru que je faisais de mes yeux bridés une force. Je me souviens des remarques qui sont liées à la découverte de la sexualité : « J’adore les asiatiques », « les asiatiques c’est mon fantasme », et je vous passe les plus crades (même si vous pouvez vous en douter) car nous ne sommes pas sur un site de cul.

Arrivée à Lyon, plus de problème vis à vis de mes origines. Pendant quelques mois. Et depuis mes 20 ans, je reçois de plus en plus de remarques liées à ça. Est-ce que l’atmosphère qui devient de plus en plus tendue, de plus en plus hostile ? Je me souviens d’un de mes ex, qui disait « non mais mon pote il te trouve ni jolie ni moche, t’es asiatique, alors il sait pas trop ». Ça veut dire quoi ça ?

La semaine dernière, je me suis embrouillée avec quelqu’un dans un bar. Qui m’a fait des réflexions racistes. J’accuse le coup, mais bon. Mes amis ont pu témoigner; à quel point j’étais affectée, à quel point ils se sont énervés pour moi. J’en veux autant à ce type, à ces amis, qu’au serveur du bar, qui a décrété « qu’il ne pouvait rien y faire ». Ceux qui tiennent des propos racistes, c’est une chose. Mais les cautionner sans rien dire, cela revient à peu près au même. Je vous le dis.

Alors toi, toi qui me lis, on se connaît peut-être, tu es peut-être un ami, un twitto, un pote. Tu me fais souvent des blagues « bol de riz », « citron », etc. Ca me fait marrer, parce que je te connais. Ca me fait marrer, parce que tu ne le penses pas. Ca me fait marrer, parce que moi-même je me dis jaune et bol de riz. Par contre, tu le fais une fois, deux fois, de temps en temps. Quand l’occasion est belle, quand c’est trop bien placé. Si tu le fais dès que je parle, je vais t’évincer de mes contacts. Peux-tu le comprendre ? C’est comme si je te caractérisais par tes attributs physiques. Te résumes-tu uniquement à ta couleur de peau, la forme de tes yeux, de ton nez, de ton ventre ? Non ? Moi non plus.

Et vous savez le pire dans tout ça ? C’est qu’à chaque fois que je me prends une remarque dans la rue, type « konichowa » (en plus, c’est faux) ou « ni hao », j’ai honte (au delà du fait que SÉRIEUSEMENT, ça vous viendrait à l’idée de dire bonjour dans la rue à quelqu’un parce qu’il a une tronche particulière, et de se barrer en se marrant après ??). Oui, j’ai honte d’être ce que je suis, qu’on me remarque. Non, malgré tout ce que j’ai connu et enduré, je n’arrive toujours pas à me défendre face à ça. Non, j’ai toujours du mal à encaisser ce genre de coups. Donne-moi une claque et je te donne un coup de poing, insulte-moi par rapport à mes origines et je me décompose.

Voilà, je vous ai posé pas mal de trucs, des trucs vraiment persos, au delà de toutes les chroniques vaseuses et à l’eau de rose que j’ai pu faire ici. Mais fallait que ça fasse réagir. Fallait que je me dise qu’un jour, moi aussi j’aurais ajouté ma pierre à l’édifice.

A celui qui me dit « non mais ni hao dans la rue, c’est pas grave », je ne saurais quoi te répondre si ce n’est que tu as de la chance de ne pas être dans ma peau.

A celui qui a sauté toute la lecture jusqu’à ici, pour voir la conclusion, il n’y en a pas. Je ne peux pas résumer vingt-deux ans de petites remarques en une phrase « ne soyez pas racistes ».

A celui qui me lit et qui pense peut-être aux remarques qu’il a faites dans le passé, ou à ce pote-là, qui n’est pas blanc de peau, et qui se dit que ouais, c’est peut-être pas tous les jours marrant pour lui.

A celui qui pense que le racisme n’existe plus. Cette personne là doit vivre chez les Petits Poneys ou les Bisounours; qu’importe, donnez-moi l’adresse.

A ceux qui m’ont lue jusqu’au bout, merci.

Et voilà pour me faire pardonner :

 

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