Les César / L’art et la manière

Vendredi soir, Roman Polanski est devenue la personne la plus récompensée de l’histoire des César.

Son doublé meilleure réalisation / meilleure adaptation (pour J’Accuse) porte son total de statuettes à 10, soit plus qu’aucun autre artiste à l’exception de Jacques Audiard.

Ce triomphe représente plusieurs choses. Tout d’abord, c’est la preuve du respect immense de l’Académie pour le cinéaste, elle qui l’a consacrée quasiment dès sa première cérémonie, en 1979 pour Tess. C’est la reconnaissance d’une industrie, celle du cinéma français, qui l’accueille en 1978 alors qu’il vient de fuir un procès aux Etats-Unis pour agression sexuelle sur mineure.

Dès lors, c’est une injustice, au sens littéral d’une « absence de justice », qui prévaut. Polanski lui-même dit dans son autobiographie: « Puisque le juge semblait bien décidé à m’empêcher de vivre et de retravailler aux États-Unis, et puisqu’il était manifeste que j’avais passé quarante-deux jours en prison pour rien, une question évidente se posait désormais : qu’avais-je à gagner en restant ? Et la réponse semblait bien être : rien du tout. »

« Empêcher de travailler », faire de la prison « pour rien », … alors même qu’il plaide coupable.

Sur ces mots, sur cette contradiction, passent quatre décennies où l’Etat refuse son extradition, parce qu’il est citoyen français. Le travail du metteur en scène continue, les plus grands éloges lui sont remis: notamment un Oscar et une Palme d’Or (pour Le Pianiste). Et cette année, il reçut également le Grand Prix à Venise, et le prix Lumière des journalistes étrangers.

 

Artistes partout, justice nulle part ?

On peut donc vivre sans purger une peine. Et je ne parle pas de la dizaine d’autres accusations contre lui, n’ayant pas plus d’informations que leur page Wikipedia.

Certains disent: « pourquoi s’indigner maintenant ? ». La réponse est aussi simple que la question est bête. Parce qu’il n’est jamais trop tard. Parce qu’il a fallu des siècles pour abolir l’esclavage. Des décennies pour que les femmes aient le droit de vote.

Mais revenons au cinéma. Car le 7e art, il en a été finalement assez peu question dans cette cérémonie télévisée où les sketches des remettants ont été souvent longs et lourds.

  • Mettons en avant le travail des techniciens, par de petits magnétos documentaires qui les montreraient en train de travailler ou parler de leur travail. Les Oscars font ça très bien, et pourtant ils ont 1 heure de coupure pub.
  • Montrons plus d’extraits des films nommés ! A part 1 phrase de Foresti, le téléspectateur lambda ne sait pas de quoi parle Portrait de la jeune fille en feu.
  • Brad Pitt ne vient pas, donc on ne remet pas de César d’honneur, pour la première fois dans l’histoire de la cérémonie ? Cherchons mieux à qui remettre ce trophée.
  • Gagnons du temps en supprimant le César du public. Censé récompenser les comédies oubliées par les votants (ce qui est déjà ridicule et démago), le voilà maintenant inutile puisqu’il récompense cette année le même film que celui choisi par l’Académie (Les Misérables).
  • Remettons un César des effets visuels. La majorité des productions en utilisent. Il est temps de les récompenser en direct à la télé, et pas seulement dans leurs cérémonies (César Techniques, Génie Awards).
  • Nommons les artistes par corps de métier (les monteurs choisissent les nommés pour le montage, etc). Afin d’éviter que les mêmes films se retrouvent dans toutes les catégories. Et supprimons la règle stupide qui empêche un même film d’avoir Meilleur Film et Meilleure mise en scène ! Le trophée du Meilleur Film doit être remis aux seuls producteurs (comme aux Oscars).

Quand on fait du cinéma, on travaille littéralement à montrer quelque chose. A le représenter, à le diffuser au plus grand nombre. Travaillons ensemble à des images qui parlent à tous. Il y a vingt ans, le même discours qu’Aïssa Maïga était tenu, devant la même assemblée. C’était alors sous la forme d’un happening, on se console comme on peut..

 

Les César peuvent et doivent être vecteur d’art, et cela passe par leur propre mise en scène, leurs propres choix. Quand Abdellatif Kechiche (cinéastes aux méthodes de travail critiquables s’il en est) l’emporte comme réalisateur en 2004 pour L’Esquive, c’est un choix fort. Comment comparer son travail à celui de Jean-Pierre Jeunet la même année, pour Un long dimanche de fiançailles ? Qui viendrait me dire que sa mise en scène était « meilleure » ? N’était-ce pas aussi un encouragement, peut-être parce que Jeunet avait déjà gagné trois ans avant pour Amélie Poulain ?

Mais dans ce cas comment avaler qu’un même cinéaste gagne cinq fois le trophée de la réalisation (en autant de nominations), alors qu’il y avait une occasion en or de récompenser une cinéaste dont le film a une portée internationale ? (Céline Sciamma, qui aurait été seulement la deuxième femme à l’emporter dans cette catégorie). Et quid de François Ozon dont c’était la 16e nomination à titre personnel et qui est encore reparti bredouille, avec un film imparable, récompensé à Berlin ?

Réfléchissons mieux. Et filmons mieux. Il y a plus de mise en scène dans la captation du discours d’Adjani il y a 30 ans, qu’il n’y en a eu dans toute la cérémonie de vendredi.

 

 

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