Le bonheur, c’est un peu comme le point G ou le bon vin nature : tout le monde en parle, personne ne sait vraiment où c’est, et ceux qui prétendent l’avoir trouvé ont souvent l’air un peu trop content d’eux pour qu’on les croie sur parole. Des générations de philosophes grecs, de coachs en développement personnel et de types en marcel qui font du yoga sur Instagram se sont cassé les dents dessus. Et puis un jour, sans prévenir, le bonheur débarque, planqué dans trois accords et une caisse claire qui tape juste là où il faut.
Parce que soyons honnêtes deux secondes : la méditation en pleine conscience, c’est bien, mais rien ne recale un cerveau en PLS aussi vite que les deux premières secondes d’un morceau qu’on connaît par cœur. Vous savez, ce moment exact où votre corps a reconnu la chanson avant même que votre cerveau ait fini de traiter l’info, et où votre pied se met à taper tout seul, en traître, sans vous demander la permission. C’est chimique, c’est même documenté par des types en blouse blanche qui ont mis des gens sous IRM pour vérifier que oui, la musique déclenche une giclée de dopamine dans le cerveau, exactement comme le chocolat, le sexe ou le fait de trouver une place de parking gratuite un samedi après-midi. Sauf que la musique, elle, ne fait pas grossir et ne nécessite pas de faire semblant d’aimer quelqu’un.
Le plus rigolo, c’est que ça marche même quand la chanson est objectivement, scientifiquement, moralement nulle. On a tous ce morceau honteux planqué au fond d’une playlist, celui qu’on écoute vitres fermées, feux rouges compris, en hurlant des paroles qu’on ne comprend même pas et qu’on ne défendrait jamais publiquement en soirée. Le bonheur n’a aucune considération pour le bon goût. Il se fiche de savoir si vous écoutez du post-punk exigeant ou du RFM Hits en boucle dans votre voiture, ce dernier point étant strictement confidentiel entre vous et moi.
Il y a aussi cette forme très spécifique de joie collective, celle du concert, quand deux mille inconnus qui n’ont probablement rien en commun — ni les opinions politiques, ni les goûts en matière de fromage, ni la manière de charger un lave-vaisselle se retrouvent à sauter exactement au même moment sur le même refrain, bras en l’air, comme si on venait de leur annoncer collectivement la fin des impôts. Pendant trois minutes, plus personne ne juge personne. C’est peut-être ça, le vrai bonheur : un moment où on arrête tous de se détester en silence pour crier ensemble les mêmes paroles approximatives.
Et puis il y a le bonheur du dimanche matin, café en main, disque qui tourne, où on ne fait absolument rien de productif et où c’est très bien comme ça. Celui-là, personne ne vous le vendra jamais en séminaire d’entreprise avec un post-it et un smiley jaune. Il ne coûte rien, ne nécessite aucune application de bien-être à 9,99 euros par mois, et fonctionne même les jours où tout le reste part en vrille.
Alors non, la musique ne paiera pas votre loyer, ne réparera pas votre relation avec votre belle-mère, et ne remplacera jamais un vrai câlin. Mais elle a cet avantage indéniable sur à peu près tout le reste : elle est toujours là, disponible, gratuite ou presque, et jamais rancunière si vous la quittez trois semaines pour écouter autre chose. Essayez donc ça avec votre thérapeute.
Edward Sharpe & The Magnetic Zeros et Home, c’est le bonheur
Tiens, parlons peu, parlons bien : si le bonheur avait un hymne officiel, ce serait probablement « Home » d’Edward Sharpe & The Magnetic Zeros. Ce morceau a un truc presque suspect : il est tellement chaleureux, tellement bon enfant, avec ses tapes de mains, son sifflotement et son duo Alex Ebert / Jade Castrinos qui semble avoir été enregistré directement autour d’un feu de camp entre deux gorgées de cidre artisanal, qu’on devrait légalement se méfier. Et pourtant non, ça marche, ça marche même beaucoup trop bien. Dès les dix premières secondes, avec ce petit riff d’ukulélé qui sautille comme un labrador qui vient de voir sa gamelle, l’ambiance est plantée : on est bien, on est entre potes, et visiblement quelqu’un a apporté des chamallows. Le morceau raconte une histoire d’amour toute simple (« home is wherever I’m with you »), le genre de phrase qu’on trouverait cheap et dégoulinante sur n’importe quel autre disque, mais qui passe crème ici parce que le groupe a l’air sincèrement, presque naïvement content d’être en vie et de faire de la musique ensemble. C’est le morceau qu’on a mis sur toutes les pubs, tous les mariages bobos et toutes les compils « feel good » depuis 2009, au point de le cramer complètement mais même surexploité jusqu’à la corde, même après l’avoir entendu vendre des yaourts ou des assurances habitation, il continue de fonctionner. Preuve, s’il en fallait une de plus, que le vrai bonheur, en musique comme ailleurs, ne craint ni la répétition ni le mauvais goût publicitaire : il suffit d’un ukulélé, de deux voix qui s’accordent et d’une bande de hippies texans manifestement ravis d’être là pour vous redonner, le temps de trois minutes trente, une foi complètement disproportionnée en l’humanité.



