[Interview] The Limiñanas « Le rock nous a permis d’avoir une meilleure vie. »

La Check In Party a été l’occasion pour AOW de rencontrer les prodigieux Limiñanas, groupe autant talentueux que sympathique.

AOW : Votre tournée a été perturbée par des cas de Covid, tout va bien aujourd’hui ?

Marie Limiñana : Oui ça va merci, c’est gentil. On a juste eu deux dates annulées. On a eu de la chance tout au long de la tournée puisqu’il y eu pas mal de cas de Covid un peu partout et des dates annulées mais nous jusqu’à présent on avait réussi à passer entre les gouttes, mais bon.

Lionel Limiñana : On a fait 70 dates et il n’y en a eu qu’une d’annulée et une de reportée en Suisse. On a eu pas mal de bol parce qu’on l’a presque tous choppé dans l’année mais toujours au bon moment, sauf là.

AOW : Finalement ça ne tombe pas trop mal. Dans AOW, j’écris une chronique sur le rock intitulée « métaphysique du rock » en essayant de réfléchir à ce qu’est le rock. Alors, je vous pose la question, c’est quoi le rock ?

LL : C’est quoi le rock ? Je sais pas. C’est plein de trucs. Le rock pour nous c’est de la musique primitive à la base. Celle qui nous plaît le plus en tout cas. Elle est primitive, ça veut dire en gros des origines à des choses comme Bo Diddley et après tout ce qu’on a découvert adolescents avec le garage punk des années 60 et toute cette subculture-là qui est comme souvent, quand tu as une passion adolescente, celle qui va rester ancrée toute ta vie et qui nous a influencés toute notre vie perso dans le sens où on a toujours mélangé notre vie quotidienne avec l’idée de s’investir pour faire découvrir cette musique.

« Le rock c’est aussi, sans faire de cliché, un des derniers endroits où tu peux encore vivre un type d’aventures qui soit pas complètement en plastoc. »

On a monté des magasins de disques quand on était plus jeunes, on a organisé des concerts, monté des labels, pressés des 45 tours de garage parce que c’était la musique qu’on aimait le plus et qu’on aime toujours le plus. Pour nous le rock c’est ça un peu l’idée, c’est de la musique primitive et c’est un truc qui nous a permis d’avoir une meilleure vie. Encore jusqu’à aujourd’hui, pas forcément parce que le groupe est devenu un peu connu, pas que par ce biais là, c’est juste que ça a changé notre vie. Depuis le début ça nous a permis d’avoir une vie j’imagine plus intéressante et plus excitante. Et je crois que le rock c’est aussi, sans faire de cliché, un des derniers endroits où tu peux encore vivre un type d’aventures qui soit pas complètement en plastoc.

AOW : Pas aseptisé ?

LL : Voilà ouais. Moi je trouve ça toujours très passionnant. Mais après c’est une question sans fin.

AOW : D’ailleurs est-ce que ça concerne seulement la musique ? Quand vous parlez d’aventure humaine c’est peut-être que ça dépasse ce cadre ?

LL : Bien sûr, c’est la musique et tout un tas d’autres trucs. C’est aussi une forme d’honnêteté j’imagine. Enfin pour nous le rock c’est ça.

AOW : Une authenticité qu’on ressent dans votre musique.

LL : Si tu ressens ça c’est cool !

AOW : Oui, par exemple le dernier projet avec Laurent Garnier. Quand il est annoncé, je suis un peu curieux. Je me dis que les Limiñanas avec Laurent Garnier, on va aller vers quelque chose de différent. Certes c’est différent mais tout en étant fidèle à votre credo et votre musique.

LL: Mais ça a matché aussi parce que Laurent est l’un des mecs les plus rock’n roll que l’on a rencontré, pour les raisons qu’on vient d’évoquer. C’est quelqu’un de profondément honnête, qui aime la musique pour les bonnes raisons et qui s’investit complètement dans ce qu’il fait, qui ne ment jamais. Du coup on s’est entendu comme larrons en foire. Il y a aussi l’idée de se marrer, de passer du bon temps évidemment , de faire la fête de boire des coups, de manger…

ML : De beaucoup manger !

LL : On a beaucoup mangé ! Voilà, il y a tout ça. Et si ça a matché avec Laurent, et humainement et musicalement, c’est parce qu’il y a cette idée de rock’n roll dans son attitude et dans sa façon d’appréhender la musique.

AOW : Vous avez mangé des migas ensemble ?

LL : Alors non (rires). On évite parce que par le passé on a provoqué des malaises avec ça. C’est quand même un peu hardcore comme plat ! Mais moi j’adore ça. Il y a un bail qu’on n’en a pas mangés. Avec Laurent on a mangé plein de trucs et c’est un très très bon cuisinier.

« L’idée principale [du live] c’est d’obtenir une forme de transe. »

AOW : Je passe à la musique live. Quand on vous voit jouer sur scène, ce qui émane c’est que vous prenez un plaisir fou. C’est quoi qui procure ce plaisir ?

LL : On enregistre et on répète chez nous. On enregistre tous les deux et on répète les disques avec les musiciens que tu vas voir ce soir. C’est l’idée depuis le début. Comme ça on est control freaks sur la production et ça nous permet de faire la musique qu’on a vraiment envie de faire. Après le live, ce qu’on fait quand on prépare les concerts, la plupart du temps on les bosse d’abord dans notre petit garage sous la maison et ensuite on va essayer de bosser une semaine dans une salle. L’idée principale c’est d’obtenir une forme de transe. C’est toujours la même recette. C’est la répétition du riff qui peut amener la transe au fur et à mesure que le concert va avancer. C’est un peu la même idée que dans la musique électronique ou que dans la musique des années 70, Kraftwerk et tous ces trucs-là, mais aussi dans les Stooges, les Sonics et tous ces groupes.
On le fait très égoïstement pour nous d’abord. C’est-à-dire qu’on ne pense jamais au public en faisant la setlist, on pense plutôt au déroulé et à obtenir ce plaisir dont tu parles sur scène. Moi les pires concerts c’est ceux où je ne prends pas de plaisir. Ça nous est arrivé récemment. Mais pas du tout à cause du public, des musiciens ou nous. C’est juste parce qu’il y a des soirs où par exemple la sauce ne prend pas, ou c’était pas les bons morceaux, ou t’es fatigué ou que sais-je, ou t’es trop vieux. Et ces soirs-là c’est vraiment les soirs où on est malheureux parce qu’on n’obtient pas ce truc là. Et c’est pour ça que c’est important qu’on joue vraiment les morceaux dans l’ordre et dans le sens où on veut aller. On le fait pour nous d’abord et en espérant que ça le fasse aussi avec les gens.

ML : Après c’est vrai que des fois avec le public t’as une espèce d’échange d’énergie.

LL : Quand la sauce prend pour tout le monde c’est vraiment dément, c’est vrai hein ?

ML : Ah ouais, ouais, ouais.

LL : C’est la raison pour laquelle tant de musiciens ne lâchent pas l’affaire. Que ce soit avec le sexe, la drogue, l’alcool ou n’importe quoi d’autre, je pense qu’il n’y a rien qui se rapproche de cette sensation que tu peux avoir. En plus, on ne se défonce pas. C’est vraiment une sensation pure. C’est ça qui te pousse à continuer. J’imagine que perdre cette sensation c’est hyper lourd.

AOW : Tu parlais de la création du live. Comment on choisit d’incorporer des morceaux à la setlist ? Je me souviens d’un concert à Tulle avec Echo & the Bunnymen par exemple.

LL : Ah ouais, c’est vrai. T’étais à ce concert ?

AOW : Ouais, j’en ai fait un paquet ! Le premier au Connexion à Toulouse je pense.

LL : Ok bien sûr !

AOW : Il n’y avait pas encore la barbe…

LL : Non, non ! C’est parce que j’avais encore un boulot (rires). C’est cool ! Qu’est-ce que tu me disais ?

AOW : Comment on incorpore des reprises au concert ?

LL : C’est vraiment pour le plaisir. Là encore le plaisir de les enregistrer. Sans prétention d’essayer d’en faire un autre arrangement souvent, sinon ce n’est pas très intéressant.

ML : Et des les jouer.

LL : Ce qui est cool avec les reprises, c’est qu’il y a une histoire de plaisir immédiatement partagé avec les gens. Là ce soir on va faire un track des Undertones qu’on adore, le classique des Undertones. C’est vraiment chouette la plupart des soirs de voir la réaction du public en entendant ce truc-là qui est un espèce d’hymne à l’adolescence. Mais la plupart du temps on y pense en écoutant des tracks à la maison. On les fait en bas au garage et voilà. On en fait depuis le début des reprises et on change à chaque fois.

ML : Echo and The Bunnymen je me demande si c’était même pas en le jouant comme ça, le riff est sorti et c’est parti.

LL : Je ne me souviens même pas.

« Quand tu fais une chanson en français, c’est deux fois plus de boulot si tu ne veux pas que ce soit ridicule. »

AOW : Fatalement vous appartenez à la catégorie du rock français. Est-ce qu’il a quelque chose de spécial ce rock français ? Quand on pense aux rockers français, on peut penser à Bashung, Gainsbourg ?

LL : Le truc qui est un peu couillon à mon avis c’est que tu vois souvent passer le truc de « est-ce qu’il y a une scène de rock en France, est-ce que le rock français ça existe », les fameuses blagues que faisaient les anglais sur nous à l’époque – qui étaient justifiées – c’est juste qu’on se trompe de sujet. Le truc dont on devrait être fier c’est notre spécificité. C’est un truc qui est plus lié à la chanson française. Aujourd’hui là où je trouve qu’on est vraiment vraiment fort en France c’est sur ce créneau-là. Ça va des mecs de Feu! Chatterton jusqu’à Bertrand Belin, Etienne Daho, tous ces gens-là, ce sont des gens qui ont une façon d’écrire et d’arranger la musique qui est très particulière. Et tu ne le retrouves pas dans les pays anglo-saxons finalement. Je pense que le vrai truc est là et peut-être moins dans l’idée de refaire une musique américaine ou anglaise à la manière de. C’est moins intéressant à mon avis. Quand tu dis que Gainsbourg ou Bashung c’est le rock français, t’as bien raison, c’est tout à fait ça. Je crois qu’il est là le rock français.

AOW : Est-ce qu’il n’ y a pas aussi la spécificité de la langue ? Est-ce que dès lors où on chante en français on n’a pas un rock un peu plus intellectuel ? Les Sex Pistols sont par exemple extrêmement sensoriels.

LL : Peut-être ouais. C’est aussi une histoire de son, le son des mots évidemment. Un truc comme « Louie Louie » en français ce serait ridicule, en anglais c’est tout de suite dément. Ça fonctionne tout de suite parce que ça reste de la musique primitive et le texte va avec et tout va bien. Ça peut être aussi très fort malgré tout dans les chansons des Stooges ou de Suicide et des gens comme ça. Donc c’est vrai ce que tu dis. Nous on fait les deux, on essaye de faire les deux. Quand tu fais une chanson en français, c’est deux fois plus de boulot si tu ne veux pas que ce soit ridicule parce que la frontière est souvent très fragile. J’espère qu’on ne l’a pas franchie trop souvent. Tu vois ce que je veux dire ?

AOW : Oui tout à fait. Puis ça vous plaît de raconter des histoires.

LL : Moi j’adore les chansons françaises, les chansons en français, les histoires lues en français. Ça nous a toujours plu. Je trouve qu’il y a des tonnes de trucs depuis les années 50 qui sont supers. Donc oui, il y a une vraie scène française et elle est brillante.

« Quand René de Radical nous a annoncé [qu’on va partager le même plateau que Nick Cave and the Bad Seeds] on était comme des gosses ! »

AOW : Vous portez un t-shirt du Brian Jonestown Massacre. Ce n’est pas rare de vous voir porter des t-shirts de groupes que vous aimez. Et vendredi prochain vous allez jouer juste avant Nick Cave et Warren Ellis.

LL : Ah oui oui, y a ça ouais !

ML : Fiou, ouais.

LL : Ça va être un gros moment de flippe ! On en reparlera mais c’est… Nous, on est surtout contents parce qu’on va pouvoir les voir jouer. On ne les a pas vus depuis un moment. Tu les as déjà vus toi ?

AOW : Non, j’aurais dû les voir en 2020 mais vous connaissez la suite.

LL : C’est un des plus beaux concerts que j’ai vu de ma vie. (À Marie) Je sais pas toi ?

ML : Oui aussi.

LL : On les a vus à Sydney quand on était en tournée. On les avait déjà vus à Barcelone, on les avait déjà vus à droite, à gauche. C’est sûrement le meilleur groupe que je connaisse. Et sur scène et sur disque. Dans les groupes vivants. Et oui on est impressionnés à l’avance. S’il faut on ne les croisera pas du tout mais l’idée de partager le même plateau c’est déjà bien flippant. Quand René de Radical (Radical Production N.D.L.R) nous a annoncé ça, on était comme des gosses !

AOW : C’est super, vous êtes toujours émerveillés et en aucun cas blasés de ce que vous faites.

LL : Blasés ? Si on était blasés très sincèrement on aurait arrêté. Par contre ça peut venir. Tu vois, si tu t’enfermes dans un truc de sortir un album, faire le même circuit de concert jusqu’au prochain album… C’est pour ça qu’on a multiplié les collaborations finalement. C’était une manière de changer à chaque fois. J’imagine en tout cas, j’espère. Et de nourrir la musique autrement. C’est pareil pour les tournées. C’est ce qu’on arrive à faire avec Radical. On peut à la fois faire une tournée de clubs en France et retourner jouer dans les bars en Angleterre. Grâce à eux on l’a fait plusieurs fois. C’est à nouveau des aventures. Donc ça c’est cool et je ne crois pas qu’on soit blasés.

AOW : On ne vous sent pas du tout blasés en tout cas.

ML : Je pensais que tu parlais d’Anton (Newcombe, le leader du Brian Jonestown Massacre N.D.L.R.) parce qu’on va le voir la semaine prochaine en Suisse.

LL : Ça va être un sacré week-end !

ML : On n’a pas revu Anton depuis euh…

LL : Depuis le dernier EP avec l’Épée.

ML : Oui, deux, trois ans. Avant le Covid.

AOW : Ce sont des gens avec qui vous referez de la musique Anton Newcombe, Peter Hook ?

LL : J’espère oui. J’espère.

AOW : C’est un rêve de gosse de jouer avec ces gens ?

LL : Oui, absolument.

AOW : Par rapport à Peter Hook, vous me direz ce que vous en pensez mais je trouve que le premier album de Joy Division, le premier des Doors aussi, dès la première note du premier morceau on comprend qu’on va pénétrer dans un univers.

LL : Ouais tout à fait.

AOW : Ça le fait avec vous aussi d’ailleurs. Ça me fait penser à quand je vous ai découvert, enfin désolé pour l’anecdote personnelle.

LL : Non, non c’est cool, vas-y.

AOW : Je me souviens « Des coups de fuzz / À Gilles Deleuze / C’est important / Même dans la Meuse ». Avec les potes de fac, on nous parlait de Deleuze très sérieusement et là avec vous ça devenait très marrant.

LL : C’est cool que ça vous ait faits marrer ! J’aime bien ce côté-la dans la musique française, surtout des années 60. Mais même aujourd’hui t’as des mecs comme Katerine qui font ça super bien. On aime bien aussi des chansons comme celle de Dutronc comme « À la queue les Yvelines » qui sont hilarantes. On le fait quand on le sent parce que c’est très risqué mais on aime bien ce genre de conneries.

AOW : J’approche de la fin, je me permets une question un peu hors-sujet. J’avais lu que vous ne mettriez plus les pieds dans une Biocoop.

LL : Ah j’ai dit ça ouais ?

ML : (Elle éclate de rire) Il est con !

LL : (rires) Non, j’avais dit qu’un de mes pires cauchemars c’était de rester enfermé dans une Biocoop tout un week-end. Tu sais par exemple les mecs ferment et toi t’es obligé de rester.

AOW : Parce qu’il y avait aussi un badge sur Migas2000

LL : « Je ne suis pas très bio », oui. Non c’était vraiment des attaques gratuites ! J’ai un problème avec les Biocoop. Marie ça la branche. Tu m’y as emmené il y a très longtemps.

ML : C’est cette ambiance…

LL : Ouais je détestais l’atmosphère là-dedans. Vraiment, ça me foutait des crises d’angoisse. Après, les mecs qui font du bio tout ça, bravo. Par contre, tout le côté superficiel, un peu bobo qui a autour… Toute l’imagerie, tout l’emballage bio, ça m’angoisse.

AOW : Ultime question, quel est votre disque du moment ?

LL : Alors attends, sans te mentir… Un des trucs qu’on a écouté pas mal en bouffant dehors, en faisant l’apéro cet été, c’est la BO d’un film qu’on a beaucoup aimé.

ML : Last night in Soho.

LL : Tu vois ce que c’est ? C’est un film fantastique. On a beaucoup écouté ce truc-là. On a écouté en boucle des trucs de Sleaford Mods de différents albums mais le jaune, l’un des derniers, est vraiment mortel. On a écoute le soundtrack de Cannes. Et on n’a pas arrêté d’écouter des podcasts de France Culture.

ML : Moi j’écoutais Radiooooo. Je me mets en Iran en 60 et hop !

LL : Tu vois ce que c’est Radiooooo ? C’est Étienne Daho qui nous a branchés là-dessus.

ML : C’est une petite appli. Tu choisis ton pays, l’année, et c’est parti. T’as une partie gratos et payante mais même en gratuit tu te balades sur le monde et t’as une timeline. Moi je fais 1960, Turquie et c’est dément. Et j’écoute ça en bossant.

LL : Ouais en peignant, t’as peint des murs avec ça.

AOW : Merci infiniment pour le temps accordé.

LL : Tu rigoles !

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