La chasse à la raclette sauvage

Bien que les périodes puissent varier d’une région à l’autre, la saison de la chasse à la raclette s’étend généralement du moins cinq novembre au trente-sept février inclus (toutes taxes comprises).

Ils sont peu nombreux à pratiquer cette discipline en France, et encore moins à vouloir en parler ouvertement face à une caméra. Nous avons contacté Thierry* (*les prénoms n’ont pas été changés. Il s’appelle réellement Thierry* avec un petit astérisque en haut à droite. Une lubie de son père apparemment) qui a bien voulu nous expliquer sa passion :

« Les avantages de la chasse à la raclette sont nombreux ! Avec la raclette sauvage, la bête a passé toute sa vie au grand air. La viande est meilleure, le fumet du fromage est saisissant, les pommes de terres sont fondantes, et les cornichons sont plus verts ! »

Appareil à raclette vu de dessus, avec assiettes de charcuterie et de fromage autour
Par Klaus-Dieter Keller — Travail personnel, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1490003

Ce que Thierry* ne dit pas, par pudeur assurément, c’est qu’il y a également le plaisir du beau tir. Lorsqu’il tient l’animal en joue dans son viseur, qu’il a le droit de vie ou de mort par simple pression de la gâchette, Thierry*, cet employé modeste de grande surface d’une sous-préfecture de province dont le club de football n’évolue même pas en ligue 2, se sent vraiment vivant.

Thierry* poursuit : « Bien sûr, il existe de la raclette d’élevage, mais déjà, c’est moins bon ; et puis, on a toujours un doute sur la provenance et les conditions d’élevage de la bête. »

Surtout, la chasse à la raclette fait remonter à la surface des souvenirs ancestraux : la joie de retrouver les instincts primitifs de l’Homme, de revenir à cette période où il fallait chasser pour survivre, autant de plaisirs dont Thierry* nous parle avec les yeux qui pétillent. Sa visite à l’âge de six ans de la grotte de Lascaux et la découverte des nombreuses représentations de scènes de chasse à la raclette qui ornent ses parois l’ont visiblement beaucoup marquées aussi.

Nous retrouvons donc Thierry* à son domicile vers six heures ce samedi matin. Il est déjà prêt : appareil à raclette 1500 W sanglé dans le dos, ceinture de poêlons en bandoulière, et petite racle à poêlon à la main. « En bois, la racle, pour ne pas risquer de rayer le poêlon ».

Des trophées de chasse ornent les murs de son salon. « ça, c’est ma plus belle prise » dit-il en désignant l’immense tête de raclette mâle aux bois à treize cors à laquelle notre caméraman a distraitement accroché sa veste en entrant.

Est-ce qu’il y a des coins à raclette ? « HaHaHa ! Bien sûr ! » mais ne comptez surtout pas sur Thierry* pour vous les révéler. C’est donc les yeux bandés que nous parcourrons le trajet qui nous sépare du lieu de chasse.

Assiette de raclette avec fromage fondu, pomme de terre, jambon , cornichon et oignon.
Par Arnaud 25 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=65357501

Thierry* conduit prudemment. En période de battue, il n’est pas rare qu’une raclette affolée traverse la route d’un seul bond, nous confie-t-il. Il poursuit : « Bien lancée, une raclette portion de 250 g de fromage par personne en plein pare-choc peut te bousiller la bagnole ! Je vous donne un conseil : si ça vous arrive, pensez à bien ramasser de la croûte, pour les assurances ». Dont acte.

Nous nous arrêtons au bout d’une demi-heure environ. Là, nos yeux enfin débandés peinent à croire ce qu’ils voient. Que la chasse se déroule ici, en ce lieu, c’est incroyable, inouï, inimaginable ! Quelle surprise ! Quelle merveille ! Mais la promesse faite à Thierry* de garder le secret nous interdit de vous en dire plus.

Accompagné de son cochon-raclettier, et muni d’un appeau à raclette de sa fabrication, Thierry* entame alors sa partie de chasse.

Mais au fait, quel est le cri caractéristique de la raclette ? « on dit que le fromage frémit ; attention, s’il bouillonne, c’est trop tard. La viande, quant à elle, suinte du gras, tandis que la pomme de terre jubile ». Et oui, c’est bien connu : comme le dit le poète, il faut bien que la pomme de terre exulte.

Très à l’aise dans cet environnement pourtant hostile, Thierry* repère rapidement des traces de fromage fondu sur le sol. « Nous sommes sur une piste » dit-il. Il s’interrompt, trempe deux doigts dans le résidu gluant, les porte à ses lèvres : « une femelle, une jeune … pour trois-quatre personnes environ … avec tout de même près de 800 grammes de patates … du jambon fumé, du pavé au poivre, de la rosette … mais sans jambon blanc ».

Thierry* fait la moue. Si les jeunes raclettes ont sa préférence, l’absence de jambon blanc le déstabilise quelque peu. C’est plutôt rare, et pas forcément du meilleur goût pour une raclette. Nous ne le contredisons pas dans ses certitudes et poursuivons dans son sillage.

Appareil à raclette dans le fond, avec fromage et plateau de charcuterie et pommes de terres au premier plan
Image par veve de Pixabay

Soudain, les choses s’emballent. Thierry* nous fait signe d’être discrets. La bête est là, juste devant, tapie derrière un bosquet ! Il s’agenouille, pose l’appareil au sol (non sans avoir préalablement déroulé cinquante mètres de câble électrique raccordé sur l’allume-cigare de l’auto), décroche un poêlon de sa ceinture et fait feu : PAN ! Raté ! l’animal s’enfuit.

La bête a cependant été touché. Prudence : Une raclette blessée est toujours plus dangereuse. Thierry nous révèle alors l’histoire tragique de son ami André. « Un jour, une raclette touchée lui a foncé droit dessus. Il n’a plus jamais remarché correctement après ça ». Ce genre de récit qui fait froid dans le dos n’est pas rare chez les chasseurs de raclette, et nous redoublons de vigilance.

D’autant plus que nous approchons de la période de reproduction. La maman raclette est plus féroce quand il s’agit de protéger les petits racletons, c’est bien connu.

Si une raclette sauvage vous attaque, Thierry* conseille de s’allonger par terre sur le ventre et de rester immobile, en se protégeant les poignées d’amour, car c’est un fait bien connu que la raclette tombe directement sur les hanches.

Nous rentrons finalement bredouilles mais ravis d’avoir pu partager un si beau moment de franche convivialité et de camaraderie virile.

Dernier espoir : Sur la route du retour, Thierry* s’arrête et scrute le bas-côté. « j’avais cru voir une raclette huppée au pied d’un talus. Mais finalement non, fausse alerte ».

Nous laissons Thierry* chez lui non sans l’avoir vivement remercié pour son accueil et sa simplicité, et rentrons chez nous des souvenirs plein la tête et des étoiles plein les yeux.

Aujourd’hui, la nature a une fois encore été la plus forte et l’a emportée sur l’Homme ; Ce soir, les raclettes sauvages s’endormiront paisiblement dans leurs terriers.

Pour combien de temps encore ?

C’était Zantrop en reportage exceptionnel, à vous les studios.

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Cette chronique a été admirablement lue par Loutre dans l’épisode 41 du formidable podcast de LaPeuPret, l’émission. Allez les écouter !

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