Quand t’es prof.

 

 

Je suis prof. Une jeune prof. Et pourtant, en dépit de ma toute petite expérience, j’ai déjà remarqué pas mal de choses, des choses qui me font rire, d’autres qui me font pleurer. Des remarques, des situations, auxquelles tant d’autres sont confrontés.

Alors j’ai eu envie d’évoquer ici quelques points. De la mère protectrice au père négationniste, de l’enfant brillant à l’élève difficile, des clichés … Et la réalité.

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Ma salle de classe, l’année dernière.

          Mon enfant a toujours raison.

Que ce soit dit une bonne fois pour toute, en tant que prof, je suis une figure d’autorité qui exerce son pouvoir de manière tyrannique et arbitraire sur une trentaine d’adolescents très doux et innocents. J’ai très certainement ratée ma vie, je suis vieille, aigrie, et mal baisée, alors je me venge sur les pauvres bouts de choux devant moi en leur faisant vivre un enfer. Je les engueule, je les punis, sans raison, jamais, si ce n’est pour assouvir mes besoins sadiques.

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Ainsi, quand, pendant un travail de groupe, un élève décide de ne rien branler et d’insulter ses camarades en alsacien, et que je le déplace, le mettant seul à une table, histoire qu’il bosse quand même, quelle est la réaction naturelle de la maman protectrice ? Appeler immédiatement la principale pour se plaindre de mon comportement et demander à ce que je sois réprimandée. Logique.

Et quand j’écris un mot aux parents pour signaler que leur fille bavarde sans arrêt, c’est normal, et c’est de ma faute. Ce n’est pas leur fille qui est bavarde, mais l’élève placée à côté. Leur fille, totalement soumise, n’a d’autre choix que de se rabaisser à discuter toute l’heure avec son horrible camarade qui la manipule. Je n’ai qu’à la mettre à côté d’un bon élève. Finalement, je l’ai mise à une table seule. Du coup elle se parle à elle-même. A haute voix.

          Les profs ne travaillent jamais.

Ou à peine 6 mois par an, selon l’expert Sarkozy (loser).

Quand j’ai souhaité de bonnes vacances à mes collègues, ils m’ont répondu « Ouais, si on peut appeler ça des vacances … »

Quand mes potes m’ont souhaité de bonnes vacances, ils l’ont fait de cette manière : « Alors petite veinarde, encore en vacances, hein, j’espère que tu ne vas pas trop t’ennuyer. Dure la vie. Dis-donc si j’avais su, j’aurais pu devenir prof aussi pour me la couler douce comme ça. »

Et quand ils me voient connectée à 2h du mat sur Facebook : « Bah alors meuf, t’as encore fait des folies toute la nuit, toi ? Tu ne travailles pas demain ? » Alors si, je travaille demain, à 8h. Mais là, tu vois, je viens seulement de terminer la préparation de mes cours. Et avec tout ça, je n’ai pas eu le temps de corriger les copies, alors je vais me mettre en position fœtale et pleurer. Bisous.

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Quand tu prépares tes cours.

 

          Putain, comment tu fais pour supporter tous ces connards d’ado ?

Parfois, sur les réseaux sociaux, je m’amuse à publier toutes les choses drôles que mes élèves ont dit, ou fait. La plupart des gens rigolent avec moi. Mais il y en a qui ne peuvent s’empêcher de les insulter, ou de dire des trucs du genre : « qu’on les fasse tous péter » ou « une balle dans la tête et il fermera bien sa gueule. »

Euh … On parle d’adolescents, là, ce ne sont que des enfants ! Comment tu peux dire une chose pareille, putain, ça ne va vraiment pas chez toi. Alors oui, ils sont un peu chiants parfois, mais tous les humains sont un peu chiants. En plus, t’as été jeune bordel, l’adolescence, ce n’est pas facile à vivre.

Tu vois un ado qui se comporte mal en cours, qui insulte ses camarades, qui refuse de travailler, pas juste une fois, non, à chaque cours. T’en conclus que c’est un petit con ? Mais l’ado dont je te parle est placé dans un foyer. Parce qu’il a une mère junky, un père alcoolique et hyper violent. Alors, c’est toujours un petit con ?

Et quand il y a une élève tellement gentille, qui te sourit et fait semblant de bosser quand tu passes à côté parce qu’elle t’aime bien, mais qu’en fait elle ne branle rien, et elle rêvasse, tu te dis qu’elle est stupide ? Bah non. Cette nana ne sait pas de quoi son avenir sera fait, parce que ses parents sont en plein divorce, et ça se passe mal, vraiment mal. Ce n’est pas compréhensible alors que cette gamine pense plus à sa vie intime qu’à la leçon sur la bataille de Waterloo ?

Ce qui est dur, quand on est prof, c’est qu’on n’a pas que des élèves devant nous, des anonymes, des vases vides auxquels on déverse notre savoir. On a des humains face à nous, avec une histoire, des sentiments, des réflexions qui leur sont propre. Et ce n’est pas facile à gérer. Ce n’est pas non plus facile de savoir où s’arrête notre rôle de prof. Parce qu’on n’est pas psy, on fait juste du mieux qu’on peut pour intéresser les élèves, leur apprendre des choses, leur offrir une petite porte de sortie face à la grisaille de leur quotidien.

          C’était mieux avant.

En tant que prof d’histoire géo, j’ai souvent droit à des remarques du genre :

« Je n’ai jamais été bon en histoire, parce que je n’arrive pas à apprendre les dates. Et la géo ne m’intéresse pas, je ne vois pas l’intérêt de simplement placer des noms sur une carte. »

Félicitations, vous êtes la centième personne à avoir prononcé cette phrase cette semaine. Vous avez gagné un iPhone dernier cri. Le tiens. Dans ta gueule.

L’histoire et la géographie ne se résument pas à des dates, et des emplacements. C’est tellement plus que ça ! Alors quand tu leur expliques que c’est faux, et qu’en plus les cours ont beaucoup évolué, quand tu parles de la nouvelle pédagogie, des travaux de groupe, d’un élève enfin actif, de la fin (partielle) du prof magistral, tu te heurtes à un mur.

« Quoi ? Non mais c’est bizarre cette façon de faire. Je ne comprends pas trop, je ne vois pas l’intérêt. C’est quoi ces affiches que vous faites, et ces ilots ? Et ces cartes mentales ? Et tu étudies des clips en quoi, éducation morale et civique ? Ça me dépasse. C’était mieux avant. »

Eh bien peut-être que si les cours « d’avant » se passaient comme aujourd’hui, tu l’aurais aimé l’histoire géo, et t’aurais même pu être bon.

          Je vais très certainement placer mon enfant dans un collège privé.

Les remarques des parents, c’est parfois dur à encaisser. Exemple, à la dernière réunion parent-prof, un papa m’a sorti : « Vous savez, j’adore l’histoire. Mais je sais que l’histoire enseignée dans les livres, elle n’est pas toujours vraie. Et ce n’est pas de votre faute, hein. Mais sur Internet, on apprend des choses … Et je les apprends aussi à ma fille. Pour développer son esprit critique. »

Et là j’ai revu l’un de mes ex me dire : « Toi, t’étudies l’histoire, mais ce ne sont que des mensonges. Regarde, là, ça, c’est la vérité. »

Ce qu’il regardait ? La vidéo d’un youtubeur qui expliquait que les camps de concentration n’avaient jamais existé.

Et puis il y a aussi tous les parents qui se plaignent de l’enseignement de mauvaise qualité, et des camarades « racailles » que leurs enfants côtoient. Ton fils vaut mieux que les autres, alors il sera placé dans un collège privé. La mixité sociale ? Rien à foutre.

« Ah oui, j’ai entendu parlé d’un nouveau dans la classe, qui perturbe l’ambiance de la classe. Vous savez bien, mais si, celui qui est trop con alors il n’arrive pas à suivre les cours, le basané, avec un prénom bizarre. »  Oui, oui, il est allophone, il se donne à fond pour apprendre le français et essayer de comprendre le cours, mais bon.

« Il y a deux filles de la classe qui parlent turc entre elles, en cours de sport, et à la récré. Il faudrait leur dire d’arrêter. Vous comprenez, on est en France ici. »

Et puis, les paroles des parents se lisent à travers celles des enfants. Comme quand, dans un jeu de rôle, j’ai demandé à un élève de jouer un militant communiste.

Ah mais madame, mes parents m’ont dit que les communistes ne sont pas des gens biens, je préférerais faire un autre rôle.

Ou quand tu mènes ton cours sur le génocide arménien, et qu’un gamin te dit qu’en fait ils ont trahis la Turquie alors ils ont eu le sort qu’ils méritaient.

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Restons zen.

          J’ai fait face à une classe qui s’est rebellée.

Un peu plus haut, j’ai insisté sur le fait que les élèves sont des humains. Mais il ne faut pas oublier que nous, les profs sommes des humains aussi.

 

Je ne peux pas entrer dans les détails, mais il m’est arrivé de faire face à des élèves très difficiles, qui ne me considéraient pas comme un être humain, mais une fameuse figure autoritaire, un peu abstraite, un ennemi, face à qui on peut librement se montrer insolent, et même agressif.

C’est ça aussi, d’être prof. Et c’est dur à vivre.

Je suis passée d’un collège bourgeois de centre-ville à un établissement plus difficile. Et je peux t’assurer que d’enseigner dans ces deux endroits n’a rien à voir. Et c’est vraiment alarmant de constater l’écart de niveau qui peut exister.

Dans mon ancien établissement, il y avait un ou deux élèves en décrochage scolaire, pas plus, alors j’avais du temps à leur consacrer. Maintenant j’en ai cinq, six, si ce n’est plus, qui sont dans le rejet total du système, persuadés qu’ils sont nuls et que de toute façon ils n’ont aucun avenir. Dans les films les profs leur font de superbes discours, ils leur disent qu’ils vont y arriver, les élèves y croient et comme par magie ils se mettent au boulot. En réalité, les superbes discours, ça ne sert à rien, strictement à rien.

          Être prof, quand même, c’est drôle !

Je voulais quand même terminer sur une note positive, parce que j’adore mon métier. Chaque cours est différent. Les élèves sont tellement drôles, ils te disent des blagues ou te font des remarques hilarantes. Il y en a aussi qui sont admirables, époustouflants, tellement brillants. Il y en a qui se posent beaucoup de questions, qui cherchent à comprendre des choses, qui dénoncent les injustices.

Comme celui qui m’a dit : « Mais madame c’est quand même n’importe quoi. Pourquoi il y a des gens qui sont tellement riches, et d’autres tellement pauvres ! Il suffit que les riches donnent un peu d’argent aux autres, c’est aussi simple que ça ».

J’apprécie vraiment mes élèves. Quand ils se donnent du mal, quand ils s’intéressent au cours, ça vaut tout l’or du monde.

Quand j’en croise certains dans les couloirs, et qu’on se regarde, on ne peut pas s’empêcher de se faire un petit sourire en coin.

Il y a un de mes troisième qui m’a demandé si je pouvais lui taper la main parce qu’il était le seul à avoir trouvé la bonne réponse. Un de mes sixième qui a voulu me faire un câlin. Une autre qui me complimente chaque jour pour ma tenue.

Ces gamins, je les adore.

Un de mes quatrième, d’une gentillesse et d’un courage fabuleux, m’a dit : « Vous savez, être prof, c’est pas rien. Vous pouvez nous faire aimer une matière. Vous pouvez nous apprendre des choses. Et même changer notre avenir. »

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