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Ode pour hâter la venue du printemps

vendredi 2 novembre 2012 - Commentaires : 3

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Qui aujourd’hui lit encore de la poésie ?

Je précise ma question : j’ai dit aujourd’hui, et encore. Donc : qui lit de la poésie après avoir passé son bac de français, et qui lit encore de la poésie après avoir passé les spleens de Baudelaire, le « demain dès l’aube » de Hugo, ou le « ô temps suspens ton vol » de Lamartine ? Loin de moi l’idée de critiquer ces monuments bien sur, mais on les a tant lu, relus, entendus, dits, décortiqués qu’il est difficile de leur trouver un peu de saveur. Et tout se passe alors comme si la poésie était quelque chose de passé, un vieux livre refermé tout poussiéreux. C’est pourquoi je voudrais vous parler d’une autre poésie, une poésie pas forcément consacrée par les programmes de l’éducation française, qu’on rencontre un peu par hasard, en tombant sur un livre corné et en l’ouvrant avec une curiosité un peu paresseuse, espérant vaguement trouver son bonheur.

Cette poésie je l’ai trouvée en Jean Ristat. Je vous rassure tout de suite, ce n’est quand même pas un poète underground dont l’hermétisme ferait pâlir Mallarmé et fuir un néophyte, non, ce Monsieur a quand même des références, et je pense qu’il peut toucher n’importe qui. Des références donc car c’était un très bon ami d’Aragon qui l’a révélé. De sa vie on ne sait pas grand chose, quelques phrases laconiques sur Wikipédia, à part peut-être qu’il dirige actuellement le supplément littéraire de l’Humanité (donc oui, il est encore en vie !). Mais en vrai on s’en fout un peu, ce qui nous intéresse c’est son œuvre, pas ce qu’il aime manger au petit déjeuner, pains au chocolat compris, n’est-ce pas ?

 

Donc. Le livre s’appelle Ode pour hâter la venue du printemps  et est publié dans la jolie édition Poésie de Gallimard. Il y a même une préface assez bien écrite, utile je trouve pour encore mieux sentir la force qui s’émane des poèmes. Ode pour hâter la venue du printemps est en fait une partie du recueil, suivie ensuite de Tombeau de Monsieur Aragon, Le Parlement d’amour et La Mort de l’aimé. Lister tous les thèmes qu’abordent les poèmes serait trop long et gâcherait un peu la surprise, mais je peux quand même dire sans craindre de trop spoiler que beaucoup s’axent autour de la mort, l’oubli, le manque — sans pour autant être larmoyants ou afficher un cynisme un peu cheap ­— et aussi sur le rôle de la littérature et de la langue même. La grande particularité de Ristat est de s’affranchir des règles en coupant ses mots comme il le veut, et ceux-ci, pris dans un flux de prose libre dénuée de ponctuation, empruntent alors des sens qu’on ne leur connaissait pas, et créent une polysémie dans le récit ; un vers peut parfois vouloir dire trois choses différentes selon la coupure qu’on choisit de faire dans la lecture : infinie richesse du poème donc, qu’on peut relire à l’envi sans jamais l’épuiser. C’est une grande nouveauté certes, mais Jean Ristat ne bouleverse pas tout pour autant ; il reprend les thèmes traditionnels de la poésie (le mythe d’Orphée qui chante la perte d’Eurydice par exemple), les faisant côtoyer d’autres plus modernes :

 

Nous aimions autrefois les rolling stones
Et la musique ébranlait le capitalisme
Insolents nous forgions l’avenir dans un
Atelier de rythmes inouïs et de sono
Rités éclatantes une tendre violence

 

Mais la partie la plus belle à mon goût, qui m’a faite frissonner dans le métro et comprendre pour la première fois ce terme qu’on emploie trop souvent de « transporter » sans en voir la force, me faire oublier là où je suis pour aller dans un autre monde, d’une beauté propre, est le Tombeau d’Aragon. Là, Ristat raconte tout : l’extinction du poète, ses souffrances, la préparation pour qu’il soit présentable à l’enterrement, l’adieu à son corps, l’annonce de sa mort à la radio et la réaction du public… Mais toujours sans ce pathos exubérant et égocentrique de quelques poètes, qui finalement, nous laisse plutôt insensibles ; non, c’est par des vers simples qu’il nous fait deviner sa souffrance et le vide de la mort : c’est ce jeu de dévoilement pudique qui le rend bien plus bouleversant. Et je vous laisse sur le dernier poème de ce long récit :

 

Alors l’aube montra sa lame étincelante
A la gorge d’un oiseau la promesse du
Sang des motards dans paris qui s’éveille avec des
Soleils comme boucliers font reculer la
Nuit ses fantômes de glace rue de varenne
Comme un théâtre endimanché de velours Ô
Paris a perdu son poète paris ce
Matin n’a plus d’amant je vois des hommes se
Découvrir à ton passage des femmes se
Signer regarde Ô peuple de France comme il
Va d’un pas tranquille et blessé il ne
Savait que dire j’aime

 

Yerres, ce 28 juin 1983

 

­—

J’écris pour dessiner de la plume la configuration /
de ce qui n’a nulle place et nulle patrie

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  • C’est joli, très musical. Lautréamont lui-même se targuait de faire un art supérieure à celles de Baudelaire, Lamartine et Hugo (“les larmoyants”). Il est vrai qu’on se lasse assez vite de leur poésie convenue, qu’après les avoir étudiés, on ne leur trouve plus le charme qu’on peut trouver, comme tu dis, aux vieux livres qu’ont précieusement (et Dieu merci) conservés nos parents, nos grand-parents. Et si j’apprécie encore Verlaine et Mallarmé, je ne m’ôte jamais de l’esprit la voix monotone de mon professeur de français nous faisant la lecture à voix haute de vers par dizaines, ravissant leur saveur et bien plus encore. C’est vraiment dommage.

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