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Chroniques à brac par

Chronique d’un toubab

lundi 12 novembre 2012 - Commentaires : 2

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Fann Hock, Dakar, face à l’océan

Dakar, Mercredi 7 novembre au soir à 23h.

J’ai le besoin de décrire ce jour.

Nous sommes le lendemain de l’élection de Barack Obama. Mais, plus exactement pour mon cas, ce serait plutôt aujourd’hui. Je m’explique : par quelques incongrues circonstances, je me suis retrouvé à travailler pour le desk international d’un quotidien sénégalais. Donc, si vous me suivez, vous avez déjà compris que je me devais de couvrir cette grande messe démocratique. La nuit, celle d’hier ou d’aujourd’hui, a été longue. Comprenez que le décalage horaire m’interdisait de pouvoir conclure un article désignant le vainqueur. Nous avions l’obligation de boucler le journal avant une heure et demie, les résultats sont tombés à quatre heures. Donc, pour le Une du lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui, je devais titrer avec le nom d’un des deux candidats, comme pour désigner un potentiel triomphe. A une heure, c’était le statu quo. Le rédacteur en chef adjoint, ce cher Mbagnick Ngog, se faisait pressant. Je choisis de mettre en valeur le fait que Mitt Romney devançait son adversaire au niveau du vote national. Perspective que j’avais soulignée la veille dans un précédent article, mettant ainsi en doute, orgueilleux que je suis, la légitimité d’Obama s’il était réélu. Bien, la Une était choisie, je quittais la rédaction alors que les presses tournaient à plein régime. Fier comme un coq de la première Une de ma jeune carrière, je me dirigeais allègrement au rond-point Total à Liberté 6 (c’est un quartier de Dakar, me dois-je de préciser), prendre un taxi pour me ramener chez moi; près de la mer.

A deux heures du matin en semaine, la grande ville de Dakar ne vit que près des discothèques/bars à putes. Toute l’élite pécuniaire de la ville s’y retrouve claquer un pognon qui leur brûle les poche. Riches Sénégalais et expatriés s’y retrouvent ; quand ils ont moins de quarante ans, pour être ivre, quand ils ont plus, pour jouer au marin à terre pendant l’escale africaine. Bref, ce n’est pas trop le genre de Fann Hock, là où je vis. Et la route que je dois faire de Liberté à chez moi n’est qu’une vaste zone résidentielle, traversée par de grands axes routiers. C’était vide. Personne ne pouvait lire dans mon regard la satisfaction qui y régnait après cette première professionnelle. Pas même le chauffeur que j’avais tiré du sommeil du juste. Rentrant à l’appartement, je me suis mis à fumer cigarette sur cigarette, en attendant les résultats définitifs. Pour patienter, je continua ma lecture d’un excellent ouvrage d’Ismaël Kadaré, que je vous conseille, Chronique de la Ville de pierre. Quatre heures quinze, ça tombe.

Je dormis très bien, dois-je vous le confesser. Obama élu mais Romney devant au vote national, j’avais gagné mon pari. Mais à quinze heure, je me rendis à mon bureau quelque peu dépité. On donnait Obama à 52%. La réunion de rédaction fut habituelle, bien que Mbagnick et moi eussions du nous justifier de ce choix hasardeux de titrer Romney vainqueur. Évidemment, je réécris un nouvel article rectifiant l’information erronée. C’était, en moins de 24h, mon troisième papier conséquent. Je m’étonnais moi-même de cette productivité étonnante pour quelqu’un qui lutte pour accoucher d’une phrase.  J’en viens maintenant à l’objet de ce texte, car, même s’il y paraît le contraire, je souhaite partager avec vous, une impression nocturne.

Quittant la rédaction alourdi par ces heures fastidieuses, l’envie m’a pris de rejoindre des amis qui jouaient au tennis dans le cercle sportif de l’université. La disparation de ma svelte silhouette au profit d’un gras malséant prouve bien le peu d’attachement que je porte à la culture physique. Ceux qui auront la curiosité de regarder sur Google map les différentes locations que je vous livre comprendront mieux cette brusque crise de motivation. C’est à deux pas de chez moi. La chaleur tropicale cédait. C’était le crépuscule et une brise marine rafraîchissait l’atmosphère . Mes partenaires et moi même suâmes tout de même plusieurs baquets d’eau. Puis, cette chose faite, nous nous rendîmes au Virage, chez un de mes camarades. Il est corse. Ces parents en visite lui avaient ramener de la came de première qualité. Fromage et saucisson de qualité exceptionnelle accompagnés de vins rouges bon marché, ce qui nous allait, ces mets de dynamiteurs couvrant le goût de la piquette.

Puis, après cette soirée de type expatriée, vint le temps de regagner ses pénates. J’étais dans une de ces dispositions d’esprit qui pousse à au repos cérébral. Le chemin du retour m’en empêcha.

Il faut bien comprendre qu’à Dakar, comme dans toutes grandes villes de ces pays en voie de développement, la plupart des déplacements se font en taxi. En tous cas pour le babtou qui ne peut pas se payer le 4×4 qui va bien (toubab en verlan, l’homme blanc). Une amie s’arrêta avant moi, entraînant le taxi dans le quartier des Mamelles. Pour regagner la route de la corniche, le chauffeur a du s’engouffrer dans les nouveaux quartiers de Ouakam, afin de rejoindre le grand axe côtier qui débouche sur le symbole de la mégalomanie de l’ex-président Wade : le Monument de la Renaissance Africaine (je vous conseille de trouver des coupures de presse à ce sujet, allez donc voir dans les archives de sites comme  www.rewmi.com ou www.lesoleil.sn pour bien se figurer le gâchis que représente ce projet pharaonique).

Lors de la traversée de ce village champignon qui grandit au pied de cette imposante masse de métal sculptée par un artiste de l’école propagandiste, une idée, comme une évidence, s’imposa. Le progrès salvateur que des génération d’hommes et de femmes blancs souhaitent de tout leur cœur pour l’Afrique était là, sous mes yeux. Le narcissisme du colon d’autrefois, la naïveté bafouée de l’humanitaire, les revendications égoïstes de l’opinion des pays dits développés, toutes leurs conséquences résidaient dans ce chantier permanent qu’est la ville qui croît. Le long de la route (de la piste chaotique, faudrait-il écrire), pousse ces habitations urbaines qui rempliront tout l’espace terrestre si il faut croître et croître encore. Sans vie, poussiéreuses, ces blocs de ciment et de briques, gris, ternes, qui s’apprêtaient à accueillir de nouvelles familles à la recherche du confort moderne, appâtées par l’avenir radieux. Sans vie car sans histoire. Parfois, une silhouette plongée dans l’obscurité passait devant la lumière des phares. Apparition fantasmagorique dans ce désert urbain. Il y a cinq ans, ce devait être un vague terrain où les pâtres laissaient leurs moutons vivre leur vie. Dans deux ou trois ans, ce quartier sera bourré à craquer; ce sera bruyant, sale, animé; les dibi étaleront les quartiers de viande en plein soleil, les ordures seront en dispersées en tas ordonnées. Certaines femmes souriront à un babtou de passage. Je ne peux être que le témoin de ce qui précède la mégalopole africaine. Comme toutes les constructions se ressemblent, on a l’impression d’être un général/architecte passant en revue son régiment d’immeuble.

Alors que ces lieux communs m’assaillaient, voilà l’évidence. Une phrase : le mystère africain n’existait pas du temps des brousses, il commence à peine à prendre forme.

Comment le continent du vaudou et des marabouts allait-il digérer le progrès que l’homme blanc se targue de servir ? En me laissant conduire par le taximan, je découvrais les premiers étrons de ce processus gastrico-moderniste. Puis, la route de la Corniche, avec  ses ambassades et ses malls. Hébété, je ne prêtais pas attention aux riches bâtiments, qui cherchaient à me dire: “là-bas, ce n’est pas vrai. Le progrès, c’est ici, et c’est nous qui en profitons”.Mais je n’écoutais plus. Je ne voyais que la Mer, la Nuit, le Noir.

Dakar, Fann Hoc, Jeudi 8 novembre

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