Wednesday, May 25, 2022

[Cinéma/Livre] Laurent Cantet vs « Arthur Rambo » : c’était pas sa guerre

Le cinéaste Laurent Cantet a encore frappé un grand coup. Un nouveau film, accompagné d’un recueil d’entretiens, vient compléter son œuvre.

La trentaine à peine, Karim D. est déjà un auteur à succès, invité des plateaux télé, courtisé par le cinéma. Ses textes forts et justes retracent le parcours de ses parents immigrés d’Algérie, mais aussi le quotidien des habitants de banlieue.

Tout semble lui sourire mais hélas, on pressent que quelqu’un va dégommer tout ça. Le carnage viendra d’Arthur Rambo, son nom de plume, du temps où Karim sévissait sur Twitter.

Mon royaume pour un anonymat

En une série de salves haineuses, Karim dézinguait à tour de bras. Antisémites, homophobes, grossophobes, … Ses tweets ne visent personne en particulier et c’est ce qui fait d’Arthur Rambo un ennemi insaisissable. Démasqué par les médias, rattrapé par son passé, lâché par sa maison d’édition, Karim alias Arthur voit son monde s’écrouler. Telle une folle série de dominos, chaque strate de sa vie s’effondre, entraînant la suivante dans une chute irrémédiable : le beau monde de la capitale qui semblait lui avoir laissé une place, sa petite amie parisienne, son cercle de potes transfuges de banlieue comme lui, sa mère dont il racontait l’histoire si fidèlement dans son roman…

Difficile de faire plus contemporain que cette histoire inspirée de l’affaire Mehdi Meklat en 2017, et l’on comprend très bien ce qui a attiré son réalisateur Laurent Cantet. Depuis son premier film Ressources Humaines en 2000, le cinéaste originaire du beau département des Deux-Sèvres ne cesse de suivre le pouls de la société française, ses mouvements, ses errances. D’abord avec son coscénariste et monteur Robin Campillo, qui volera ensuite de ses propres ailes avec son film Les Revenants, il suit au plus près des personnes qui souhaitent, plus que tout, s’intégrer dans un modèle qui parfois les condamne déjà.

Laurent Cantet arthur rambo

C’est par exemple le protagoniste de L’Emploi du Temps, inspiré de l’affaire Jean-Claude Romand, qui préfèrera dézinguer sa famille que lui révéler son déclassement. Ce sont les jeunes provinciaux de L’Atelier emmenés par une auteure branchée (Marina Foïs) sur la piste de l’autofiction. C’est que Cantet ne se contente pas de coller au réel : il l’emmène par déplacements successifs vers une narration que le spectateur suit avec âpreté et curiosité.

Qui est vraiment Karim D. ? Pourquoi cache-t-il son nom de famille ? Avait-il déjà en tête ses tweets quand il tournait ses vidéos pour défendre les quartiers ? Ces injures faisaient-elles vraiment partie d’une « expérimentation sociale » pour faire le buzz, comme il le dit ? Qui l’a balancé ? Qui gagne, qui perd dans cette histoire ?

De Clichy à Montreuil, Cantet délocalise la véritable histoire et laisse vivre son (anti-)héros, campé le plus souvent avec une grande justesse par Rabah Naït Oufella. Le jeune comédien, que l’on avait vu en coloc de l’héroïne de Grave, avait été révélé en 2008 dans Entre les murs de… Laurent Cantet.

Cantet dans le désert

À qui profitera le crime des idées ? C’est se demander qui sortira indemne de cette diabolisation aussi intense que fugace qui, le temps de deux jours, verra Arthur/Karim courir d’un plateau télé à un appartement de banlieue. La clé de l’énigme réside peut-être dans ses ultimes confrontations avec son petit frère et sa professeure (son écrivaine fantôme ?). Tous ces personnages semblent piégés dans leur décor, esseulés dans le désert de nos débats.

Le recueil d’entretiens Laurent Cantet, le sens du collectif vient à point nommé souligner la cohérence du travail du cinéaste. Réunies par Marilou Duponchel et Quentin Mével, ces interviews avec le cinéaste sont nerveuses et détaillées. Elles témoignent de la vitalité d’un travail régulièrement mis en avant par l’ACRIF (association des cinémas de recherche d’Île-de-France).

Laurent Cantet,  arthur rambo

Montage au cordeau, musique aux aguets, son Arthur Rambo vient encore une fois confirmer le talent de son équipe. « On n’est jamais aussi beau, aussi fort, qu’à plusieurs » disait son collègue Robin Campillo sur la scène de Cannes en recevant le Grand Prix pour 120 battements par minute. Une évidence que vivait Cantet lui-même presque 10 ans plus tôt quand il recevait la Palme d’Or pour Entre les murs entouré de ses productrices et de tout son casting de jeunes comédiens. Il y a des mots qui sonnent juste et qui vous rappellent pourquoi les cérémonies de remise de prix ont encore un sens. Je vous remets ici son discours de 2008 en intégralité, tout en vous invitant bien évidemment à vous confronter à Arthur Rambo au cinéma et au détour d’une lecture passionnante avec ce recueil d’entretiens.

Arthur Rambo est au cinéma depuis le 2 février.
Laurent Cantet, le sens du collectif sera disponible demain en librairie et sur le site de Playlist Society.
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