Le label Jazzman Records a la bonne idée de temps en temps de sortir de son chapeau deux pépites qu’on n’attendait pas ensemble sur le même 45 tours. Cette fois, c’est autour de These Boots Are Made for Walkin’ que ça se joue, avec d’un côté une version par Ella Fitzgerald himself enfin, herself, on ne va pas réécrire la grammaire pour un jeu de mots foireux et de l’autre une interprétation par la chanteuse québécoise Muguette, beaucoup plus confidentielle mais tout aussi savoureuse.
Petit aparté obligatoire sur la chanson elle-même, parce qu’on ne va pas faire comme si tout le monde savait de quoi on parle. These Boots Are Made for Walkin’ c’est un morceau écrit par Lee Hazlewood et popularisé en 1966 par Nancy Sinatra, la fille de Frank himself (là on peut le dire, c’est bien un « il »). À la base, Hazlewood voulait le chanter lui-même, mais Sinatra a eu l’intelligence de comprendre qu’un texte de rupture aussi frontal, aussi vengeur, sonnait cent fois mieux dans la bouche d’une femme prête à écraser son ex sous ses santiags. Résultat : un tube planétaire, un riff de basse descendant devenu culte, et une chanson qui a traversé les décennies en étant reprise à peu près par tout le monde, de la variété la plus kitsch aux relectures les plus tordues. C’est ce genre de morceau increvable qui se prête à toutes les récup’, tous les détournements, toutes les réappropriations et c’est précisément pour ça qu’il finit systématiquement sur ce genre de compilations de labels obsessionnels-compulsifs comme Jazzman.
Revenons aux versions de Ella et Muguette
Revenons à nos deux versions. Celle d’Ella Fitzgerald, on ne va pas se mentir, c’est du velours : la diction impeccable, le swing qui ne force jamais, cette manière bien à elle de rendre élégant même un texte qui, à la base, est une déclaration de guerre conjugale. Celle de Muguette, elle, joue une autre carte, plus brute, plus territoire, avec ce grain de voix particulier des chanteuses québécoises de l’époque qui n’avaient rien à prouver à personne. Le mastering du disque est propre, le son a du corps, rien à redire côté technique.
Les deux versions cohabitent sans se marcher dessus, chacune avec sa personnalité, et c’est bien tout l’intérêt de la démarche de Jazzman : mettre en miroir deux approches d’un même standard plutôt que de sortir encore une compile fourre-tout. Un petit disque malin, pas cher, qui mérite clairement sa place dans le bac.



