C’est la saint valentin, il nous faut donc écouter Marvin Gaye, c’est une loi immuable de l’univers.
Et ça tombe bien puisque des titres ont été sortis des placards pour un album composé de sessions enregistrés en 1972 . Sur ce son, nommé My Last Chance, on a demandé à SalaAM ReMi d’en faire un remix pour le mettre en valeur (oui je sais, c’était pas dur). Il en ressort un mélange langoureux entre la voix culte de Marvin qui fait vriller les culottes et les lascives batteries modernes. Le producteur arrive à mettre sa patte dessus sans dénaturer les orchestrations classique de Marvin. C’est fait avec justesse et ca rend le titre plus moderne. C’est donc extrait de l’album You’re The Man qui sort le 29 mars prochain. Et ça nous met l’eau à la bouche.
Il y a un truc qui me fascine dans la discographie de Marvin Gaye : le mec est mort en 1984, et il continue de sortir des tubes. Pas des rééditions poussiéreuses planquées dans un coffret que seuls les collectionneurs achètent, non. De vrais singles, qui grimpent dans les charts, qui passent en radio, comme si le bonhomme bossait encore tranquillement dans son coin. « My Last Chance », c’est exactement ça : une chanson qui a mis vingt ans à sortir de l’ombre, et qui a fini par offrir à Gaye son premier retour en radio depuis cinq ans. Posthume. Le mec cartonnait plus mort que pas mal d’artistes vivants aujourd’hui. Il y a de quoi être jaloux, ou juste très impressionné.
Une instru qui traîne dans les tiroirs de Detroit
L’histoire commence en 1970, à Detroit, pendant les sessions de What’s Going On — donc à peu près au moment où Marvin Gaye est en train de réinventer entièrement ce qu’un album de soul peut raconter. Au milieu de tout ça, il enregistre une instru. Sans un mot dessus. Une ébauche, un truc mis de côté pendant qu’il bosse sur l’album qui va le transformer en prophète de Motown. Classique : le brouillon génial oublié pendant qu’on peaufine le chef-d’œuvre officiel.
Il faut attendre 1972, direction Los Angeles cette fois, pendant les sessions de Let’s Get It On, pour qu’il pose enfin sa voix dessus. Et puis, comme souvent chez Gaye à cette époque, le morceau repart en cuisine : retouché avec sa femme Anna Gordy Gaye et son collaborateur Elgie Stover, il devient « I Love You Secretly » et atterrit sur l’album Renaissance des Miracles en 1973. Bref, la chanson change de nom, change de famille, et la version originale, elle, reste au frigo. Pendant presque vingt ans.
1990 : Motown déterre le magot
Et là, rebondissement. En septembre 1990, six ans après la mort de Marvin Gaye, Motown sort le coffret The Marvin Gaye Collection. Dedans, la version originale, jamais publiée, ressort sous le titre « I Love You Secretly (a.k.a. My Last Chance) ». Sauf que quelqu’un chez Motown a flairé le bon coup : plutôt que de laisser ça dormir en bonus de coffret pour nostalgiques fortunés, on sort aussi une version single, retravaillée dans un habillage quiet storm bien seventies-tardif-remixé-façon-1990 — overdubs vocaux signés The Waters, prod additionnelle par Steve Lindsey et Zack Vaz.
Résultat : le single grimpe jusqu’à la 16e place du classement R&B américain. Et ça, ce n’est pas un détail — c’est le premier titre de Marvin Gaye à revenir dans les charts depuis cinq ans, alors qu’il est mort depuis six. On rejoue une instru de 1970, avec une voix de 1972, remixée en 1990, et ça marche. Il y a un côté un peu vertigineux là-dedans, non ? Une chanson qui traverse trois décennies avant de trouver son public.
2019 : Salaam Remi s’y colle
La chanson n’en a pourtant pas fini avec les résurrections. En 2001, la version originale rejoint la compilation The Best of Marvin Gaye – Volume 2: The 1970s dans la série 20th Century Masters — sagement, sans bruit. Puis, en février 2019, nouveau twist : le producteur Salaam Remi (celui d’Amy Winehouse, entre autres) sort un nouveau mix du morceau, en préparation d’un quatrième album posthume de Gaye. Ce « Remi Mix » atterrit finalement sur You’re the Man, publié fin mars 2019 pour ce qui aurait dû être le 80e anniversaire de Marvin Gaye.
You’re the Man, pour rappel, c’est cet album « perdu » que Gaye avait annulé lui-même à l’époque, en partie parce que le single-titre n’avait pas cartonné, en partie parce que ses convictions politiques ne collaient plus vraiment avec celles de Berry Gordy. Un album socialement engagé, dans la lignée de What’s Going On, jugé trop clivant pour sortir en 1972. Il aura fallu presque cinquante ans, et une industrie musicale entièrement rebâtie autour du streaming, pour qu’il voie enfin le jour.
Ce qui me plaît dans cette histoire, c’est qu’elle raconte en creux toute la mécanique du catalogue posthume : un artiste laisse derrière lui des dizaines d’ébauches, et ce sont des producteurs, des ayants droit, des archivistes qui décident, des décennies plus tard, ce qui mérite de voir le jour et sous quelle forme. « My Last Chance » a eu droit à trois vies différentes avant de trouver la bonne. Pas mal, pour un morceau qui a démarré comme un simple brouillon instrumental planqué entre deux prises de What’s Going On.
Pour d’autres histoires de morceaux qui ont mis leur temps à trouver leur public, direction l’archive paillettes. Et si vous préférez qu’on vous raconte tout ça à l’oral, avec deux bières et beaucoup moins de rigueur, l’épisode qui va bien vous attend sur Des Chips et des Leffes.



