L’Os à moelle – Pierre Dac

L’Os à moelle, l’organe officiel des loufoques, est un hebdomadaire créé par Pierre Dac paru entre le 13 mai 1938 et le 7 juin 1940. Sa fameuse devise « pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour » reflète bien tout l’humour absurde et délirant de ce journal, et le goût prononcé pour le nonsense de son créateur.

Au lieu de vous en faire une description détaillée, j’ai préféré tenter un pastiche.

 


Édito – Ajouter de la confusion à la confusion

par Zantrop (Pierre Dac étant toujours aux abonnés absents)

Il y a des signes qui ne trompent pas.

Ce matin au fond de ma tasse, le marc de café faisait une forme de bœuf en daube ; Vers 11 h pendant ma promenade digestive, j’ai vu passer une nuée de gougeons sauvages qui volaient sur le dos ; et peu avant la tombée de la nuit, la fumée du poêle à bois montait à reculons en spirale inversée.

Il semblerait bien que nous touchions déjà à cette sinistre période de l’année au cours de laquelle les signes migrateurs se décident à faire leur grand retour dans nos campagnes. Car tous les signes sont là ; et s’ils sont là, c’est bien qu’ils ne sont pas ailleurs.

C’est un fait indéniable que les signes sont faits pour qu’on les interprète, tout comme les crevettes roses sont faites pour qu’on les décortique, comme le disait Confucius, sinon quoi ils grossissent et prolifèrent jusqu’à provoquer l’effondrement de toute société humaine ou chevaline. Or, le dernier interprète « Signe-Français » est décédé il y a une vingtaine d’années des suites d’une maladie héréditaire qu’il avait contractée lors d’un séminaire de traduction à Dijon-sur-mer.

Devant ces signes muets comme des rossignols aphones, nous voilà plongés malgré nous jusqu’au cou dans un abime de perplexité. C’est pourquoi la confusion règne sur le monde en maîtresse intraitable ; elle règne, disais-je, alors que la moindre des choses, dans un pays qui a décapité son dernier roi, aurait été de participer à un processus démocratique d’élection au suffrage universelle. 

Si la confusion domine sans qu’on n’y puisse rien, essayons tout de même d’en tirer quelque profit. Puisque l’article « l’Os à moelle, ça déchire un peu sa maman » est l’un des plus lus en ces lieux, peut-être pourrions-nous parvenir à semer le doute dans l’esprit du lecteur, et profiter du succès jamais démenti de l’un pour amorcer le triomphe de l’autre ; tout ceci dans l’unique but de rendre le surf sur os à moelle si populaire qu’il en devienne un jour, n’en doutons pas, une discipline olympique.

Je n’en dis pas plus, mais je pense que tout le monde aura saisi où je voulais en venir ; et si le propos était encore trop confus, c’est qu’il serait rigoureusement ancré dans son époque …


 

Courrier OSFICIEL

De notre Président (par intérim)

CHARLES (DE NIORT) – Comment fait-on pour chercher midi à quatorze heures ?

– C’est une excellente question que je ne vous remercie pas de m’avoir posée. J’aurais tout autant préféré avoir à vous remercier de ne pas me l’avoir posée. Il est vrai qu’aujourd’hui encore, nombre de nos compatriotes s’épuisent à chercher midi à quatorze heures et se compliquent la vie inutilement. Alors que la vraie question serait plutôt de savoir pourquoi chercher midi à quatorze heures, quand on pourrait tout aussi bien se contenter de chercher quatorze heures à midi. Essayez, c’est à la portée du premier fonctionnaire venu, et ça ne vous prendra pas beaucoup de temps : installez-vous simplement en terrasse pour un déjeuner sur les coups de midi, et restez-y deux heures.

 


 

 Les grands reportages de l’Os à Moelle

La grande course annuelle des mètres-étalons – de notre envoyé spécial à l’hippodrome de Vincennes-timètres

Si la grande course hippique annuelle sur mètres-étalons s’est déroulée le week-end dernier dans la joie et la bonne humeur, elle a malheureusement eu trop peu d’écho dans la presse nationale. L’occasion pour notre envoyé spécial de revenir sur le déroulement de cet évènement loufoque, appelé à devenir symbole d’unité dans le monde entier.

Avant le résumé de la course, on rappellera au lecteur peu habitué quelques grands principes de base de la compétition :
1. La course sur mètres-étalons est encadrée par des règles graduées
2. Les concurrents doivent impérativement s’élancer sur des pur-cent centimètres
3. Question rythme, une certaine métrique doit bien évidemment être respectée
4. Le respect du mètre de distance sanitaire entre les concurrents sera appliqué et vérifié au moyen de mesures-barrières

Interrogé dans le paddock avant le départ, le favori tenait des propos très mesurés.

Sitôt le départ donné, le mètre de bières partait au triple galopin. Bientôt, cependant, ayant tout donné, il se retrouva complètement à sec.

Le concurrent britannique, s’élançant sur un yard non règlementaire, obligea l’organisation à prendre des mesures. Il eut beau faire des pieds et des pouces, il fut sommé de filer à l’anglaise.

Fidèle à sa réputation, le mètre marseillais se voyait déjà gagner la course avec une bonne longueur d’avance.
Malgré sa très grande expérience, le mètre-étalon de 1789 ne parvenait pas à s’imposer, ayant malheureusement été quelque peu raccourci, comme d’ailleurs beaucoup d’autres choses à cette époque.

Pour le mètre de couturière, tout semblait se dérouler comme prévu. Il s’imaginait déjà couper le ruban le premier, mais s’emmêlant les crayons, il se trompa de ruban, ce qui mit un terme au mètre.

Dans une moindre mesure, la règle d’écolier, un peu à la traîne, se voyait encouragée par une foule venue en masse : « Vas-y, double, décimètre, double ! » Ses supporters croyaient dur comme fer en l’adage qui veut qu’un jour, l’élève dépasse le mètre, mais qui fut cette fois démenti.
Vers le milieu de course, le speaker signalait au public que dans la huitième, le kilogramme-étalon était non partant pour cause d’indigestion. Il aurait eu comme un poids sur l’estomac au moment du départ.

Le célèbre athlète Christophe Le Mètre, recordman du sans-mètre, avait décidé de participer à la compétition sans étalon non plus. Hélas, handicapé sans sa monture, il ne vit pas le virage et partit dans la mauvaise direction. On ne le revit plus non plus.

Dans un dernier effort pour arracher la victoire, le mètre pliant de maçon s’étirait au maximum afin de grappiller les quelques centimètres qui lui manquaient, mais il fit une erreur de taille et manqua la victoire de loin.

Sur la photo finish, on départageait au pouïème de millimètre les concurrents.

Et c’est finalement le mètre-étalon calculé sur une fraction de la vitesse de la lumière qui l’emportait, arrivant avec une très grande exactitude.
Le mètre ruban, déçu par sa défaite, tint des propos peu élogieux envers ses concurrents, avant de finalement se rétracter.

Après la course, les concurrents furent remis sous cloche au bureau International des Poids et Mesures, jusqu’à l’année prochaine.

C’était Zantrop en direct de l’hippodrome de Vincennes-timètres, à vous les studios.

 

 


 

 Nouveauté : Le chauffage au bois ignifugé

L’augmentation du coût du bois de chauffage ne vous permet plus de vous chauffer convenablement ? Marre de ce bois qui brûle et brûle sans cesse jusqu’à épuisement total du stock ? Assez de devoir payer pour un bois qui part en fumée sitôt après l’avoir utilisé ?

Afin de lutter contre l’augmentation du coût des matières premières et de l’énergie, un nouveau mode de chauffage aux propriétés étonnantes et 100% écologique a fait son apparition dans nos foyers cet hiver : le bois ignifugé.

Autrement dit, un bois qui ne brûle plus !

Ce produit révolutionnaire et qui fera date, constitué d’un simple morceau de bois de dimensions modestes, imprégné d’un revêtement ininflammable (l’ignifugeant), s’est répandu comme une traînée de poudre dès sa mise en vente sur le marché.

Il ne présente en effet que des avantages par rapport à son concurrent direct le bois “classique”. Jugez-en par vous-mêmes :

* Terminées, les pénibles corvées de réservation, livraison, rangement, stockage des stères en prévision de l’hiver : une seule bûche ignifugée remplace largement l’équivalent de plusieurs milliers de bûches de bois traditionnel !

* Oubliée, l’horrible épreuve du démarrage du feu : le bois ignifugé s’allume sans effort, sans apport de petit bois ou de journal, sans difficultés, et surtout, sans allumettes !

* Des difficultés respiratoires ? des plafonds qui noircissent ? des vêtements qui sentent le feu ? Le bois ignifugé, lui, ne produit absolument aucune fumée !

* Plus aucune odeur désagréable de feu de bois ou de de cendres froides quand vous rentrez à la maison !

* Avec le bois ignifugé, nul besoin de penser à vider régulièrement le cendrier !

* Fini, le calvaire du nettoyage de la suie sur la vitre du poêle ou de l’insert !

* Le ramonage annuel, qu’il ne fallait surtout pas oublier, ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir !

* La sécurité de votre habitation est renforcée, avec une cheminée garantie zéro risque de brûlure, et surtout, plus aucun danger d’incendie !

* Trop chaud ? Ou trop froid ? Le délai d’ajustement de la température est trop long ? Avec le bois ignifugé, plus de prise de tête pour la régulation de la température !

* Grâce au bois ignifugé, vous ne subirez plus jamais l’obligation de vous lever de votre fauteuil pour aller remettre du bois dans l’âtre !

* Rassurez vos enfants : le chauffage au bois ignifugé permet le passage intégral du Père Noël en toute sécurité !

* De plus, avec le bois ignifugé, vous agissez pour la protection de l’environnement. Puisqu’une seule bûche ignifugée suffit par foyer, finie l’exploitation forestière abusive ! Vous participez ainsi à la diminution des rejets de carbone dans l’atmosphère.

Seule ombre au tableau : les ingénieurs n’ont pas – encore – réussi à mettre au point un bois ignifugé qui chauffe la maison. Mais n’est-ce pas là un moindre mal, dont on saura s’accommoder parfaitement, dès lors qu’on connaît la longue liste des fabuleux avantages énoncés plus haut ? 

 Et puis, pour cela, rien de plus simple : il vous suffit simplement de mettre en route les radiateurs électriques pour vous chauffer, et le tour est joué.

Alors, n’hésitez plus : commandez dès à présent votre bûche ignifugée, vous n’y verrez que du feu.

 

 


 

Stupeur au réveil ce matin :

Toulouse n’est plus sur la Méditerranée

Un reportage de notre envoyé spécial à Toulouse

Drôle de sensation dimanche dernier au réveil pour les toulousains : les habitants de la ville rose ont en effet eu la désagréable surprise de constater que la Méditerranée, leur mer chérie, qui bordait la ville depuis des temps immémoriaux, avait purement et simplement disparu du paysage !

Ce n’est qu’un peu plus tard au cours de la même journée que de plus amples investigations menées par la police nationale ont permis de la retrouver, à plus de 150 kilomètres (!) de son emplacement habituel, en direction du sud-est.

Pour cette ville portuaire, vivant essentiellement du commerce maritime avec l’extérieur, de la pêche professionnelle, et du tourisme de plage, le coup est extrêmement rude.

Depuis, les équipes de la police scientifique sont parvenues à démontrer que ce n’était pas la Méditerranée qui s’était retirée, comme on le croyait initialement, mais bien la ville elle-même qui avait été éloignée et déplacée sur près de deux cents kilomètres dans l’intérieur des terres.

Chez la population, la sidération est grande, et si on se demande naturellement qui a bien pu commettre un tel méfait (et dans quel sinistre but), on s’étonne surtout des moyens colossaux que cela a dû nécessiter; avec l’exploit formidable, il faut bien le reconnaître, d’avoir réussi à le faire sans que personne ne s’en rende compte.

Certains esprits avisés rappellent cependant à qui veut bien l’entendre qu’au cours de l’histoire récente, des cas similaires s’étaient déjà produits à différents endroits dans le monde :

– En 1967, les villes de Berlin et Los Angeles, pourtant distantes de plusieurs milliers de kilomètres, s’étaient rapprochées par un phénomène inconnu nommé « jumelage ».

– Durant l’été 1983 dans l’Oregon, on a fait état d’une ville qui se serait déplacée de manière furtive tous les deux ou trois jours, sillonnant la région avant de s’en aller définitivement. (Il pourrait en fait s’agir d’un cirque itinérant).

– Plus près de chez nous, la ville de Nantes semble faire périodiquement des allers-retours entre Bretagne et Pays de la Loire.

– En outre, c’est un fait désormais bien établi que Madagascar s’éloigne du continent africain, par une mystérieuse force dite « tectonique ».

Afin de faire face à ce drame terrible, les habitants d’abord démunis ne sont pas restés les bras croisés. La pétition « pour remettre Toulouse au bord de la Méditerranée » mise en ligne par un collectif de riverains a déjà recueilli près de 250 000 signatures en 24 heures. Une levée de fonds par crowdfunding a également été annoncée en prévision des frais de réparation à venir.

Les pouvoirs publics ne sont pas en reste, et ont fait montre d’une mobilisation extraordinaire. Pour preuve, les termes de « fermeté », de « solidarité », et même d’« exemplarité des mesures » ont été prononcés par Monsieur le Maire dans un discours qui fera date. C’est dire si on prend le sujet avec le plus haut degré de sérieux.

Contactées par nos soins, les compagnies d’assurances ont répondu que le « déplacement de ville par un tiers sans effraction » n’était actuellement couvert par aucun contrat, n’étant d’ailleurs pas considéré comme un sinistre.  Mais, se sont-elles empressées d’ajouter, elles vont s’empresser de l’ajouter aux futurs contrats, moyennant, c’est bien normal, une hausse des tarifs.

Actuellement, les plus hautes instances scientifiques du pays réfléchissent à un moyen de faire revenir la mer à Toulouse. Si certains pensent que cela se fera naturellement grâce au réchauffement climatique et à la montée des eaux, d’autres moins patients ou plus sceptiques cherchent un moyen de rapprocher la lune de la Terre afin d’augmenter l’effet des marées et d’élever leurs coefficients. D’autres encore envisagent carrément de pomper la Méditerranée de sa position actuelle jusqu’à Toulouse pour accélérer le processus. Le professeur Raoult, quant à lui, avance avec certitude que l’utilisation de la chloroquine à haute dose serait la seule solution.

D’autres enfin comme mon beau-frère, qui, après avoir tapé de la main contre les fondations de la ville d’un air concentré, a déclaré « ça, c’est un mur porteur », estiment que bien fâchés, en s’y mettant à plusieurs, on pourrait simplement re-déplacer Toulouse à la force des bras jusqu’à la Méditerranée. C’est une idée qui, mine de rien, a fait son petit bonhomme de chemin parmi les habitués du Bar des Sports.

En attendant, il faut se faire une raison : Nous ne ramasserons plus les coquillages au bord du périphérique de Toulouse. Nous n’irons plus nous baigner sur la plage du Capitole, ni pêcher autour de la Basilique Saint-Sernin. Nous n’entendrons plus le doux clapotis des vagues contre les quais Henri-Martin, ou le cri des mouettes au-dessus de la Cité de l’Espace.

C’est une bien triste époque que celle qui voit des villes devenir subitement orphelines de leurs mers.

 

 


 

 L’École Nationale Supérieure du Trou

Visite guidée par son directeur

Pour l’automobiliste chevronné, il n’est pas rare de croiser des panneaux « trous en formation » le long des routes départementales. Ce qu’on sait moins par contre, c’est que ces panneaux signalent un lieu d’exercice de la prestigieuse École Nationale Supérieure du Trou.

Situé dans les environs de la Souterraine, dans la Creuse – autant dire : dans un trou paumé – l’établissement propose de nombreuses formations en trous genres, permettant de devenir un véritable trou doté d’un diplôme reconnu internationalement.

« Être trou ou ne pas être », telle est la devise qui s’affiche fièrement lorsqu’on franchit le portail de l’établissement.

Le directeur, un homme affable mais généralement très occupé, ayant finalement découvert un trou dans son emploi du temps, a bien voulu nous recevoir pour une visite des lieux.

Après des débuts difficiles, c’est peu dire que le directeur de l’école des trous est aujourd’hui un homme comblé. Depuis que son école a fait le trou sur ses concurrents directs (l’École des nids-de-poules et Chaussées, notamment), sa situation s’est grandement améliorée. Il a réussi à faire son trou, en quelque sorte.

« Ici, on ne comble pas les lacunes de nos élèves. Au contraire, on les encourage, même ! » me dit-il en guise d’in-trou-duction, avec toute la bonne humeur qui le caractérise.

Les présentations ainsi faites, la visite peut alors commencer.

Le Directeur m’entraîne d’abord vers le sous-sol du bâtiment principal. On y distingue des élèves consciencieusement alignés le long d’un bar, occupés à vider des verres d’alcool, tandis que d’autres, légèrement en retrait, les observent patiemment.

– Ils s’entraînent à boire comme des trous, m’informe le directeur.

– Ah oui ! et les autres, autour, qui ne boivent pas ?

– Ah, ça, mais ce sont les futurs trous de mémoire. Ils ne se quittent jamais : l’un ne va pas sans l’autre !

Empruntant un escalier au fond du bar, nous revenons au rez-de-chaussée. Là, dans une première pièce sur notre gauche se trouve la formation “Arc-En-Ciel”, dite aussi trou colors. Elle prépare à différents avenirs hauts en couleurs, m’explique-t-il : trous noirs, trous verts de Verdi, trous bleus de la personnalité…

– Et celui-là, qu’est ce qu’il fait ?

– Ça ? Mais c’est trou blanc !

– En effet ! je ne vous le fait pas dire !


Dans la pièce suivante, il me demande de coller mon œil au trou de la serrure (« un ancien élève, très discret » me glisse-t-il dans le creux de l’oreille) pour assister à la formation des élèves à la prison. Ou plutôt : au trou, comme on dit par ici. Est-ce moi qui n’ai pas les yeux en face des trous ? Toujours est-il que je ne vois rien du trou.

Puis nous filons à l’étage, vers la formation “corps humain”. Trous de nez, d’oreilles, bouches, souffles au cœur, yeux en trous de… Hem… ainsi que d’autres orifices… Hem… que la moralité m’interdit … Hem. .. de citer dans ces pages… défilent devant nous dans une joyeuse procession, où règne un bel esprit de corps.

À l’autre bout du couloir se trouve la salle de poésie. Entre deux ateliers de trouées dans les nuages qui s’exercent à laisser le soleil darder ses rayons, on m’apprend que le Dormeur du Val de Rimbaud plaît beaucoup aux étudiants. Son « trou de verdure où chante une rivière » ainsi que les « deux trous rouges au côté droit » offrent en effet pas mal de débouchés pour trous amateurs de rimes.

Dehors, par la fenêtre, un groupe d’une vingtaine d’élèves s’égaille sur la pelouse de l’établissement. « Déjà l’heure de la récréation ? » fais-je remarquer en souriant. « Non », répond-il, « pas encore, c’est simplement le cours de golf 18 trous qui se met en place ».

Le deuxième étage de l’école est composé d’une unique salle de cours, un amphithéâtre bondé, plein à craquer. Parvenant non sans mal à me faufiler par un trou de souris, je constate qu’il ne reste plus un siège libre pour ce module intitulé “géographie des espaces vides”. « Et encore, on a refusé du monde ! ». Je me dis qu’ils sont décidément très nombreux à vouloir prétendre au titre de trou du cul du monde.

Montant encore d’un étage, nous atteignons enfin les combles, dans lesquels sont remisées d’anciennes formations qui n’attirent plus les élèves, car complètement passées de modes. Dans un amoncellement poussiéreux s’entassent ainsi pêle-mêle : les p’tits trous du poinçonneur des Lilas, les “trohus” argotiques de Frédéric Dard qui ne s’emploient plus depuis longtemps, le trou de la couche d’ozone qui ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir…

Mais, j’y pense soudainement :

– Et les trous du gruyère, alors ?

– Finis, terminés, eux aussi : aujourd’hui, les gens ne veulent plus payer pour des trous, il faut les comprendre.


De retour dans son bureau, je lui demande s’il y a des élèves célèbres qui sont sortis de son école que je serais susceptible de connaître. Je vois son œil qui pétille : « Bien sûr : le fameux trou de la sécu, pour commencer ! », s’enthousiasme-t-il. « C’était quelqu’un de très in-trou-verti, personne ne s’attendait à ce qu’il devienne aussi énorme ! ». Poursuit-il. « Mais également trou-pique-nique-douille, que vous avez forcément rencontré dans la cour de récré à l’école élémentaire. Ou encore le célèbre trou normand, qui a depuis longtemps dépassé les frontières de la Normandie ».

Avant de partir, je propose au directeur de rappeler les modalités d’inscription à son école. Il me remet alors un simple formulaire papier, composé d’un texte à trous à compléter. Et c’est tout.

Facile ! J’ai presque envie de me laisser tenter par une formation. Après tout, j’ai moi-même quelques trous dans mon CV, dont je ne sais trop ni comment ni par qui ils ont été formés.

Il me montre alors le montant des frais d’inscription. Mirobolant. Devant les zéros qui s’alignent, je me dis que ça fera tout de même un sacré trou dans mon budget.

C’est un bon début.


 

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Couverture de l'anthologie Avec Pierre Dac en noir et blanc qui regarde vers la droite


Un livre à lire avant l’Apocalypse nucléaire ; mais tardez pas trop à le commencer quand même…

L’OS à MOELLE, Anthologie, Rédacteur en chef Pierre Dac, Éditions Les Presses de la Cité – OMNIBUS

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