Thursday, October 21, 2021

[Interview] Vicky Luengo, la star de la série « Antidisturbios » sur Canal+ : « Je veux tourner en France »

Sa performance dans la série Antidisturbios (diffusée chez nous sur Polar+ en décembre dernier et disponible depuis le 13 mai sur Canal+) est un coup de poing. Vicky y joue une enquêtrice des affaires internes espagnoles (la Police des polices), chargée d’investiguer sur une brigade anti-émeutes qui a provoqué un drame lors d’un assaut. La comédienne est pleine d’intensité et de rage dans ce rôle, face à un système judiciaire aussi obscur qu’injuste. Et pourtant, comme toutes les grandes actrices, notre échange ne laissera rien paraître de cette anxiété : le plus stressé ici, c’est moi.

Il est 11h, Vicky décroche : la voix est chantante, son français quasi parfait, parsemé d’un accent espagnol légèrement dansant : « C’est plus facile pour moi de parler français si on se tutoie ! »

AOW : Félicitations pour ta performance dans Antidisturbios. Étais-tu familière du travail du réalisateur, Rodrigo Sorogoyen ?

Vicky Luengo : Merci ! Oui bien sûr, je connaissais le travail de Rodrigo et de sa scénariste Isabel Peña. Ici en Espagne, ça fait longtemps qu’ils n’arrêtent pas de faire des films qui cartonnent. Pour moi, ça a été un privilège de pouvoir travailler avec eux. Rodrigo est un super directeur d’acteurs, c’est incroyable. Avant l’interview, tu me parlais de son précédent film Madre : l’actrice Marta Nieto y est superbe. Quand je voyais les films de Rodrigo, je me disais : « Comment c’est possible ? Tous les comédiens sont super bien ! » Il y a certains de ses films que j’aime moins, mais j’avais très envie de travailler avec lui.

Voici les trois derniers films de Rodrigo Sorogoyen (« El Reino » est disponible sur Canal+). « Antidisturbios » est sa première série.

Isabel Peña, c’est la meilleure scénariste qu’on a en Espagne actuellement. Elle est super intelligente. Ca a été un plaisir de travailler ensemble : j’ai pu échanger avec elle, lui poser des questions. Pour moi, elle forme avec Rodrigo une des meilleures équipes espagnoles, je suis super contente d’avoir travaillé avec eux. Et en plus maintenant on est amis !

Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen

Rodrigo te laisse être au cœur de la création : dès le premier jour, il te demande : « Tu en penses quoi ? » C’est super cool de sentir qu’il me faisait énormément confiance. Je pouvais être libre. Et en même temps, il sait très bien ce qu’il veut, les plans sont très travaillés. Du coup c’est très facile de travailler avec lui.

[spoilers sur le dernier épisode d’Antidisturbios] Je ne sais pas si tu te rappelles dans l’épisode 6, la scène où je suis kidnappée : c’était compliqué car il y a la caméra qui s’approche de moi en gros plan, puis elle s’écarte en continuant de tourner. Je dois jouer la peur, l’inquiétude, puis quand la caméra revient vers moi, toujours sans coupure, Rodrigo me demande : « Tu dois faire comme si 6 heures s’étaient passées ». Mais comment veux-tu que je fasse ça ? Rodrigo me dit : « Non non, on va essayer, on va le faire ! ». On l’a fait, on n’a pas coupé et quand j’ai vu le résultat, je me suis dit : « Putain ! Il a réussi à faire ça ? » Et moi aussi, j’ai réussi à le faire ! [rires] Avec sa manière de travailler, tu vois vraiment la différence. [fin des spoilers]

Les plans de Rodrigo sont assez complexes, mais on a tellement travaillé pendant les répétitions, on a tellement travaillé les personnages. Il est si présent avec toi, il te tend la main, il te dit : « Vas-y, essaye ; si tu te trompes, on la refait ». Tu sens que la technique ne conditionne pas ton jeu, et c’est super cool.

3 bonnes raisons de regarder « Antidisturbios » sur Canal+ : 1) Six épisodes d’une heure chacun, d’une qualité digne d’un long film de cinéma. 2) Une analyse sociale fouillée qui résonne en France. 3) Un suspense à faire passer « 24 heures chrono » pour un épisode de « Derrick ».

AOW : Échangeais-tu avec les interprètes de la brigade anti-émeutes ? Avais-tu un œil sur les autres scènes ?

VL : Pendant les répétitions, Rodrigo nous a demandé de ne pas beaucoup parler entre nous. Il voulait l’énergie de la vérité durant les premières scènes d’interrogatoires. Il souhaitait qu’on ne soit pas ami, ni collègue : qu’on soit mal à l’aise. Un jour, je répétais avec mes collègues des affaires internes quand Raúl Arévalo [qui joue le brigadier Diego, ndlr] vient dire bonjour. Rodrigo déboule : « Non, vous ne pouvez pas vous parler ! » C’était super bizarre, n’importe quoi ! [rires] C’est impossible de maintenir ça. Au bout d’un mois, j’ai commencé à discuter avec Raúl. On avait compris ce que Rodrigo voulait avoir.

Concernant la brigade, je voulais vraiment être dans leur plan-séquence du restaurant [épisode 6] ! Un seul plan de 17 minutes, c’est n’importe quoi, vraiment incroyable. Hélas je n’ai pas pu assister à ce tournage, mais j’étais allée aux répétitions. C’était comme une danse de l’équipe entière : la caméra devait partir, les assistants déplaçaient la table du restaurant pour qu’elle s’y insère… le résultat est fou. Par contre, j’ai pu assister au tournage de la séquence d’assaut après le match de foot [épisode 5], c’était impressionnant.

Laia (Vicky Luengo) & Diego (Raúl Arévalo)

AOW : La relation entre Laia ton héroïne et Diego le brigadier est au cœur d’Antidisturbios. D’abord ennemis, vos deux personnages vont apprendre à se connaître.

VL : Oui, ça c’est super beau, c’est quelque chose que j’aime beaucoup dans le scénario. Au début, tu vois qu’ils sont vraiment antagonistes, puis chaque fois ils sont plus proches. Je le disais à Isabel : dans presque tous les scénarios, à la fin ce sont les deux personnages qui s’embrassent et qui tombent amoureux ! [rires] Et c’est incroyable parce qu’ici ce n’est pas du tout ça qui se joue. Comme quand tu rencontres quelqu’un que tu aimes bien, quand tu aimes sa manière de penser, d’agir. Tu te dis : cette personne peut m’aider à arriver ou je veux. Travailler avec Raúl était super, c’est un super acteur.

AOW : Oui, et il me semble que Raúl Arévalo est également réalisateur.

VL : Son film est fou : Tarde para la ira (en V.F. La Colère d’un homme patient, disponible en VOD). Je me sentais très confortable avec lui.

AOW : Ton rôle est très intense et documenté.

VL : Effectivement, pendant la préparation du tournage, j’ai essayé de rencontrer de véritables agents des affaires internes pour comprendre leur manière de travailler, leur quotidien. C’était super difficile car ils sont secrets. Heureusement, ma mère a un ami qui lui-même a un ami qui y travaille ! J’ai donc rencontré cet homme, il a été super gentil, il m’a tout raconté. C’était vraiment bien pour moi de parler avec lui, j’ai appris beaucoup de choses. J’ai parlé avec Isabel et Rodrigo pour changer des détails de scénario grâce à ces conversations-là. Je ne connais pas le nom de cet homme car il ne me l’a jamais révélé. Mais chaque fois que je donne une interview, je remercie cette personne anonyme qui m’a aidé pour le personnage. Après ça, j’ai lu des livres de journalistes sur les affaires internes, de vraies histoires qui ont eu lieu en Espagne. J’ai beaucoup appris avec ça. Et j’ai aussi vu différents films conseillés par Rodrigo comme références, tout ça avant les répétitions.

AOW : En plus de ton travail, le décor de ton bureau par exemple est aussi très réaliste. Tout cela rend authentique une histoire de violences policières qui pourrait malheureusement se dérouler dans n’importe quel pays… À la sortie de la série, certains syndicats de police espagnols ont manifesté leur mécontentement. Cela t’a-t-il impacté ?

VL : [un temps] Ce genre de débat, c’est pas mon truc. On n’a pas fait cette série pour attaquer quelqu’un. Si quelqu’un n’a pas aimé ou sent que c’est mal fait, je suis désolée : on ne voulait blesser personne.

« Je crois que quand la fiction est bien faite, il y a toujours quelqu’un qui est mal à l’aise. »

Je n’aime pas la fiction complaisante. Je fais mon métier : Antidisturbios est une fiction, pas un documentaire. Chacun est libre de donner son opinion, je suis OK avec tous les avis et commentaires.

AOW : Oui, c’est un échange. Il me semble que tu tournes de nouveau avec Rodrigo ?

VL : Oui, on a retourné ensemble ! On prépare une série espagnole de 4 épisodes, chacun réalisé par un metteur en scène différent : Rodrigo Sorogoyen, Paco Plaza, Rodrigo Cortés et Paula Ortiz. C’est un remake de Historias para no dormir, une anthologie d’horreur. L’épisode de Rodrigo s’appelle El doble [Le double]. Je joue le rôle principal : avec David Verdaguer, nous jouons un couple. C’était super marrant de tourner ça, on a beaucoup rigolé. Notre épisode c’est un peu de la SF futuriste : dans 40 ans, tu peux acheter un double de toi-même. L’un des deux héros fait ça pour sauver son couple. C’était un privilège de tourner de nouveau avec Rodrigo, je suis contente qu’il aime mon travail.

Rodrigo Sorogoyen et David Verdaguer sur le tournage de « El doble »

AOW : C’est génial, ce devait être un tournage assez différent d’Antidisturbios !

VL : On a tourné 3 semaines. Comme c’est un seul épisode, ça va assez vite. J’ai vu le résultat et j’aime bien. Je crois que ça va être diffusé sur Amazon Prime Video.

AOW : Et en plus de tes travaux à la télé, on peut maintenant te voir au théâtre.

VL : Oui, je suis actuellement en tournée en Espagne avec une pièce qui s’appelle Principiantes [Les débutants]. Andrés Lima, le metteur en scène, est super connu. Je joue avec Javier Gutiérrez qui est aussi le producteur. [Javier est également une pointure : vu au cinéma dans La isla mínima, Champions et Assassin’s Creed, il est en ce moment sur Netflix dans les thrillers El autor, Froid mortel et Chez moi où joue aussi Vicky ; ndlr] Quand j’ai reçu le texte, j’ai vraiment adoré. Je suis super fan de Raymond Carver. C’est le dramaturge Juan Cavestany qui a adapté ici 4 ou 5 petites histoires de Carver.

Je suis très reconnaissante de pouvoir faire cette tournée malgré le Covid. Chaque weekend, je vais dans une ville différente avec mes collègues qui sont super. Ce weekend par exemple, je vais a Málaga [en Andalousie]. Pour moi, c’est formidable et en plus j’adore bien manger dans les restaurants !

AOW : Raymond Carver, ce ne serait pas l’auteur que cherche à adapter le héros dans Birdman ?

VL : Oui c’est ça, c’est la pièce qu’ils répètent dans le film Birdman.

« Birdman (or the unexpected virtue of ignorance) » (2014)

Au théâtre, il y a une relation spéciale avec les spectateurs. C’est vraiment cool, tu sens que le public avait très envie de revenir. D’ailleurs, ce n’est pas encore confirmé mais il y a 70% de chances qu’on aille à Paris avec la pièce, quelques jours en décembre. Je crois que ça va arriver, ce serait super.

AOW : Excellent ! Pourrait-on te voir un jour dans un projet ciné en France ?

VL : Ça fait longtemps que je ne le pratique plus beaucoup, mais j’ai appris le français pour un téléfilm tourné il y a 10 ans : Carmen, réalisé par Jacques Malaterre. Je ne parlais pas du tout français à l’époque, au casting j’ai dû mentir un peu ! [rires] J’ai été prise pour le rôle : pendant les répétitions, je ne comprenais rien. J’ai appris pendant les 2 mois de tournage. Ensuite, on m’a rappelé et j’ai tourné un épisode d’une série pas du tout connue en Espagne : Camping Paradis ! J’ai un agent à Paris : je sais que j’ai beaucoup d’accent espagnol, l’idée c’est de bosser pour l’enlever un petit peu et tourner en France. J’aime beaucoup votre manière de travailler. Je ne sais pas si on va y arriver, mais on va essayer !

AOW : Merci Vicky ! AOW étant à l’origine un blog musical, je te propose pour clore cet entretien de nous partager tes pépites du moment. Peut-être des morceaux t’ont aidé pendant le tournage de la série.

VL : Sur Antidisturbios, non ça ne m’est pas arrivé. Mais pour deux autres rôles, oui je m’étais concentrée avec de la musique. J’ai des goûts éclectiques, j’aime beaucoup le groupe The Blaze. Il y a une chanteuse qui vient de sortir ici : Rigoberta Bandini. Elle cartonne en Espagne, je crois qu’elle va cartonner ailleurs. Elle me rappelle un peu Angèle.

Il y a un groupe catalan que j’aime beaucoup aussi : Manel. De la musique super différente. Ah ! j’adore aussi ce chanteur espagnol : Nacho Vegas, je l’écoute presque tous les jours. Merci beaucoup et à bientôt j’espère !

Vicky au festival de cinéma de Málaga le 7 juin dernier
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