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« L’enfant réparé », Grégoire Delacourt se livre.

Grégoire Delacourt

J’ai lu, comme vous je l’espère, le très bel article de Liloupiaf, publié ici même, dans lequel elle écrit l’amour qu’elle porte au regretté Jean Teulé. Je souscris à chacun de ses mots, tant la chroniqueuse est talentueuse et l’auteur immense. Et voilà que cela m’a interrogé : n’aurions-nous pas tendance à célébrer les artistes et écrivains lorsqu’ils sont passés de vie à trépas ? La réponse étant tellement évidente, j’ai fouillé Spotify pour trouver le grand interprète François Valéry, mis à fond le titre « Aimons-nous vivants » (Aimons-nous vivants, n’attendons pas que la mort nous trouve du talent), et j’ai réfléchi. Grégoire Delacourt est un auteur à qui je souhaite de mourir le plus tard possible. Son dernier bouquin est une autobiographie poignante intitulée « L’enfant réparé », dans laquelle il se livre sans fard. Il faut la lire, il faut la lire maintenant.

Grégoire Delacourt s’est mis à l’écriture sur le tard. L’inspiration est pour lui une sorte de vendange tardive. Son premier roman, « L’écrivain de la famille », il l’a écrit à l’âge de 50 ans. Or, à la lecture des 9 ouvrages parus depuis, je ne peux m’empêcher de regretter le temps perdu. En effet, il fait partie de ces auteurs qui nous happent, qui nous bousculent, qui nous emmènent loin de notre existence tout en nous faisant nous interroger sur elle. Chacun de ses romans sont des tranches de vies simples, mais peuplées de personnages complexes. L’amour, le travail, l’argent, les relations humaines sont les grains qu’il moud au fil des pages. Le bonheur n’est jamais loin mais il y a toujours un retour de bâton. Tapis dans l’ombre, la souffrance et le malheur guettent.

« Les Fleurs et les rêves des hommes repoussent toujours. »

« La liste de mes envies », par exemple, raconte l’histoire d’une mercière qui gagne à l’Euro Millions avant que sa destinée ne bascule dans l’affliction. « On ne voyait que le bonheur » égraine la vie d’un expert en assurance dont le couple vacille et qui finit par commettre l’irréparable. « Les 4 saisons de l’été » dans lequel 4 couples, aux 4 âges d’une existence, se croisent, s’entraident et s’entrainent vers le néant. « Danser au bord de l’abîme » dont le titre est suffisamment parlant pour m’abstenir de développer. Jusqu’à « Mon père » où Delacourt s’attaque à l’enfance violée au sein de l’église. Sa bibliographie est une sorte de dédale d’histoires qui dérapent et dont le fil d’Ariane nous mène à « L’Enfant réparé ».

« L’Enfant réparé » donc, est le premier livre de Grégoire Delacourt qui ne soit pas un roman. Ici, il ouvre son cœur, sans pudeur et sans frein. Il évoque sa solitude dans une famille dont le père est absent quand il n’est pas bourreau, dont la mère semble exsangue et dont le déni parait être une pierre angulaire. Il fouille ses souvenirs embrumés par le Valium et autres psychotropes qu’on lui prescrivait sans qu’il n’en comprenne la raison. Le mal-être, qui l’a enveloppé toute sa vie, a pour origine l’indicible, l’effroyable vérité qu’il lui faut affronter. Et il nous prend nous, fidèles lecteurs, pour témoins.

Il est difficile de sortir de ce bouquin sans cicatrice. Grégoire Delacourt ne nous ménage pas, mais nous en avions l’habitude à la lecture de ses livres précédents. La grande différence ici, c’est qu’il parle de l’enfant qu’il était, de l’adulte qu’il est devenu, avec la même froideur que s’il était un personnage imaginaire. Je suppose que lorsque l’on a un style d’écriture littéraire, peu importe le genre, peu importe le sujet, il reste le même. Quoi qu’il en soit, on comprend mieux l’imaginaire dont il a usé pour ses romans quand on s’est confronté à « L’Enfant réparé ». Grégoire Delacourt fait indéniablement partie des grands auteurs français contemporains. Si vous étiez passés à côté, vous êtes prévenus et n’avez plus d’excuse.

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