Aujourd’hui, je mets mes lunettes noires et mon pendentif « guitare électrique ». Bref j’enfile mon plus beau costume de musicologue. Je n’ai absolument aucune légitimité en la matière, mais je le fais quand même parce que je suis curieux, fouineur et pugnace. Ainsi, je voudrais vous raconter l’histoire d’un tube, si vous ne la connaissez pas déjà : j’ai nommé « Les mots bleus », probablement une des plus belles chansons d’amour à la française.

Nous sommes en 1973 et Christophe est enfermé depuis quelques jours, dans son studio, pour se familiariser avec son nouveau joujou hollandais : l’orgue Eminent 310 Unique. Ce clavier électronique est sorti l’année précédente et l’artiste est littéralement fasciné par les sons qu’il produit. A force de tâtonnements, il finit par sortir une mélodie entêtante et véritablement à son goût. En effet, depuis ses débuts, Christophe a toujours cherché l’originalité dans la nouveauté, dans la modernité. Et pour cet album, il le sent, que dis-je, il le sait : cet instrument batave est la clef !
« Il est six heures au clocher de l’église, dans le square les fleurs poétisent. »
Alors il téléphone à son ami Jean-Michel Jarre. Oui alors je dois faire une pause dans mon récit pour préciser deux ou trois choses. A cette époque, ledit Jean-Michel Jarre n’est pas le pionnier de la musique électronique que l’on connait aujourd’hui. Il n’a pas encore ses entrées à l’Elysée pour animer des garden-partys et faire bouger les popotins de Brigitte et Manu ainsi que ceux de leurs convives. Non, à ce moment-là il n’est reconnu que pour ses qualités de parolier. Et force m’est de constater que celles-ci ne sont pas galvaudées, près de 50 ans plus tard, d’où mon irrésistible envie de vous distiller quelques vers tout au long de cette chronique.
« Parler me semble ridicule, je m’élance et puis je recule, devant une phrase inutile, qui briserait l’instant fragile, d’une rencontre. »
Jean-Michel arrive donc en studio et écoute la musique composée par Christophe sur son synthé du tur-fu. « Je voudrais faire un morceau comme « My funny Valentine » de Chet Baker, avec un thème qui revient. Quelque chose d’esthétique.* » lui précise le chanteur. Jean-Michel fait quelques remarques, modifie deux ou trois trucs (ouais, il touche quand même déjà sa bille, faut pas déconner) et finit par trouver le projet intéressant. Alors, à son tour, il s’enferme dans sa bulle avec son cahier à spirales ainsi que son stylo, et écrit ce titre tellement éternel et qu’il intitulera « Les mots bleus ».
« Une histoire d’amour sans paroles, n’a plus besoin du protocole. »
Tout est là, tout est dit. La composition à la fois mélancolique et doucereuse sert parfaitement un texte lui aussi ambivalent : la précision de l’heure sur le clocher de l’église et le côté évanescent de cette fille souriante dont on ne sait rien. C’est à la fois simple et clinique. Une inspiration musicale et poétique qui traverse les époques et les modes sans jamais nous quitter totalement. Cette chanson est en nous et peut rester endormie des années, mais elle finit toujours par se rappeler à notre bon souvenir de temps à autres.
Il n’y a qu’à voir les nombreuses reprises des « mots bleus », plus ou moins réussies d’ailleurs, qui parsèment la discographie de différents artistes à diverses époques. Pour ma part, je n’en retiendrai que deux. D’abord celle d’Alain Bashung en 1992, parce qu’il a su, avec la finesse de son style, se réapproprier complètement la chanson. Enfin, que dire du cover proposé très récemment par l’hypnotique et géniale Birdy ou celle de Johan Papaconstantino ? C’est bien simple, elle me fout les poils ! La beauté de ce texte conjuguée à la douceur de la voix, à l’accent tellement charmant et à la simplicité de l’arrangement, c’est un chef d’œuvre, n’ayons pas peur des mots (bleus).
Laissez la magie opérer.
*sources : « Vivre la nuit, rêver le jour », autobiographie de Christophe aux éditions Denoël.
Paroles
Il est six heures au clocher de l’église
Dans le square les fleurs poétisent
Une fille va sortir de la mairie
Comme chaque soir je l’attends
Elle me sourit
Il faudrait que je lui parle
À tout prix
Je lui dirai les mots bleus
Les mots qu’on dit avec les yeux
Parler me semble ridicule
Je m’élance et puis je recule
Devant une phrase inutile
Briserait l’instant fragile
D’une rencontre
D’une rencontre
Je lui dirai les mots bleus
Tous ceux qui rendent les gens heureux
Je l’appellerai sans la nommer
Je suis peut-être démodé
Le vent d’hiver souffle en avril
J’aime le silence immobile
D’une rencontre
D’une rencontre
Il n’y a plus d’horloge, plus de clocher
Dans le square les arbres sont couchés
Je reviens par le train de nuit
Sur le quai je la vois
Qui me sourit
Il faudra bien qu’elle comprenne
À tout prix
Je lui dirai les mots bleus
Tous ces mots qui rendent nos jours heureux
Une histoire d’amour sans paroles
N’a plus besoin du protocole
Et tous les longs discours futiles
Terniraient quelque peu le style
De nos retrouvailles
De nos retrouvailles
Je lui dirai (tous les mots bleus)
Les mots qu’on dit avec les yeux
(Oh) je lui dirai (toutes les excuses que l’on donne)
C’comme les baisers que l’on vole
Il reste une rancœur subtile
Qui gâcherait l’instant fragile
De nos retrouvailles (oh, les mots)
De nos retrouvailles





